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Sens de la relation

La relation dans Sainte Angèle Merici

Introduction

En vous regardant, laïcs et religieuses, hommes et femmes, j’ai le vif sentiment que quelque chose de Sainte Angèle Mérici est en train de donner, ici et maintenant, sa récolte. Sainte Angèle Mérici avait voulu, pour la Compagnie de Sainte-Ursule, un gouvernement formé d’une cellule communautaire de douze personnes : des filles consacrées, des veuves et des hommes. Cette intuition n’a pas eu de suite après sa mort.
Eh bien ! Je crois que c’était une bonne semence, car elle donne aujourd’hui un fruit de nouveauté. C’était une semence puissante, n’est ce pas ?
En vous remerciant de m’accueillir, c’est donc Sainte Angèle que je remercie puisque ici et maintenant, c’est vous qui êtes chargés "à sa place" de gérer l’oeuvre commencée il y a plusieurs siècles.
C’est quand même un très important défi pour moi que d’être ici aujourd’hui.
Défi du temps certes, mais surtout celui d’exprimer, de façon linéaire et rationnelle, ce qui m’est apparu un vivant et riche réseau de relations. La relation dans
Sainte Angèle Mérici, tel est le sujet que l’on m’a proposé. Mais comment figer dans un texte la relation au singulier quand, à partir d’un coeur vivant, celle-ci se déploie à l’infini pluriel, comme en toile d’araignée, incroyable réseau de connexions et de jointures, dirait saint Paul (Ep 4,16-17). C’est bien ainsi que m’est apparue LA Relation, toile de fond de la pensée et, partant, de la pédagogie méricienne.
J’ai travaillé très fort, je vous l’avoue. Dans le peu de temps dont je disposais, j’ai lu, prié, relu et re-prié les Écrits d’Angèle. Crayon à la main. J’essayais de saisir et, émerveillée, j’étais amenée de plus en plus profond, de plus en plus loin. "Cent fois, cent fois sur le métier... remettez votre ouvrage !" Je n’en suis qu’à la deuxième fois ! J’ai même le sentiment, et je vous le partage en toute confiance, que le présent entretien n’est pas éclos comme le fruit d’un accouchement naturel. Il m’aurait fallu, il me semble, quelques semaines de plus pour mûrir ma recherche. J’ai consenti à une "césarienne"... mais je pense que c’est viable et que, réchauffé par votre accueil, ce sera même beau !
Il m’est apparu clairement que les Écrits d’Angèle sont vraiment un "MÉMORIAL" : ils nous engagent, personnellement et collectivement, dans un processus relationnel aux richesses insoupçonnées. Tout ce qui est relation y origine sans cesse de l’Amour comme d’une Source, ne vit que d’amour et se déploie dans l’amour. Dans l’expérience méricienne, la relation est mouvement, mouvement d’origine cordiale.
J’oserais dire, pour parler en termes psychopédagogiques, que Sainte Angèle Mérici n’est pas d’abord visuelle ou auditive, mais davantage kinesthésique.

Vous pouvez donc comprendre que je ne partagerai pas mes découvertes en termes de première partie, deuxième partie, troisième partie. Je désire plutôt vous inviter à communier, à partir d’une pulsion primordiale, à un déploiement de plus en plus vaste. Un peu comme si, à partir de l’Amour, qui est semé dans la profondeur originelle de notre être, il nous fallait consentir au déploiement et à l’accomplissement de l’amour jusqu’à en expérimenter toute la hauteur dans notre être, toute la largeur dans l’étendue de notre espace et toute la longueur dans la durée de notre temps.
C’est donc à la lumière de l’Amour, d’un Dieu Trinité de relations amoureuses, que j’aimerais revoir avec vous les relations exprimées par les mots "vierges", "épouses" et "mères" afin de rendre accessible à tous comme à toutes ce trésor d’humanisme que sont les Écrits d’Angèle Mérici. Je dis bien humanisme, mais dans la symbolique du féminin de l’être, de la dimension féminine de l’humanité.
Trésor à découvrir pour notre temps en recherche d’humanité.
Afin de disposer nos coeurs, j’emprunte à Angèle, mais surtout à Jésus, la parabole qu’est la semence. Sainte Angèle Mérici ne parle-t-elle pas de la Compagnie comme d’une plantation de Dieu que nul ne saura déplanter encore moins déraciner (A4 8 et L11 7-8) ? Souvenons-nous que, pour ouvrir le coeur de ses disciples à leur propre intériorité, Jésus les invite à contempler, comme des enfants, la parabole qu’est la semence, c’est-à-dire, le mystère de vie caché à l’intérieur d’une fragile enveloppe.
Jésus avertit : si nous ne saisissons pas cette parabole, comment saurions-nous saisir toutes les autres, ces paraboles que sont nos frères et soeurs, l’Église, l’histoire, l’Eucharistie, la nature, etc. Nous aurons des yeux et nous ne verrons pas, des oreilles et nous n’entendrons pas. Le secret pour saisir les paraboles n’est-il pas de nous approcher très proche, car pour qui demeure au dehors des choses et des êtres, tout risque de demeurer en parabole, c’est Jésus qui le dit (1).
Approchons-nous donc en toute simplicité de coeur. Et contemplons une semence, comme un pépin de pomme par exemple. Pour ma part, j’en apporte toujours avec moi. Une semence, ç’a l’air de rien du tout, extérieurement. Mais nous savons qu’il y a, à l’intérieur, un élan extraordinaire, une force de vie, une poussée créatrice. On aurait beau disséquer et mettre sous le microscope, nous ne verrons pas l’essentiel qui habite la semence : le germe de vie, "verbe de la traversée", dirait Maurice Bellet. Cet élan intérieur, cette force créatrice, c’est ce que Jésus nous dit être la Parole de Dieu, vivante et efficace. Cette parole est au commencement ; non seulement au commencement dans le temps, mais elle est toujours au commencement de quelque chose de neuf, d’une nouvelle récolte. Nous savons très bien qu’un vieux pommier ne donne pas de vieilles pommes... Nous pouvons savoir combien il y a de pépins dans une pomme, mais pouvez-vous savoir combien il y a de pommes dans un pépin ? La parole créatrice est promesse de vie qui se déploie de façon exponentielle. De la terre, de la chaleur, et la vie éclate. Et tout change et se transforme de jour en jour jusqu’à ce que nous ayons le fruit : une belle pomme ! Tout change et meurt, sauf la Parole créatrice ! Entre les deux : un arbre. Un pépin n’est pas une pomme imparfaite, mais inaccomplie...
La plante a, en elle, comme une boussole intérieure ; si les issues de lumière lui sont fermées, elle va pousser croche mais demeurer en vie, et percer l’asphalte même, car elle pousse par en dedans. Si on avait la foi en ce qui nous habite gros comme un grain de sénevé en a en ce qui l’habite, nous aussi nous déplacerions nos montagnes, car lui déplace les siennes pour pousser...Car la Parole, elle vient de Dieu avant tout commencement. Elle est à l’origine en Dieu...
Ainsi sommes-nous comme enveloppés dans l’Amour trinitaire.
Notre origine est en Dieu, et notre présent et notre avenir. Nos relations à Dieu Amour sont relations à une Source appelée Père, à un Verbe appelé Fils de Dieu et à un souffle appelé Esprit Saint.

Origine sacrée

La Parole originelle en nous est Parole d’amour : "Aime et tu vivras". Parole créatrice, élan créateur. "Au commencement est la Parole (Jn 1,1)". Angèle parle aussi de cette "voix de vérité" qui creuse le "bon désir" (Rp 12). Et Saint Jean, dans sa première épître, s’émerveille d’avoir vu, touché, entendu ce qui était au commencement. Notre relation fondamentale est, évidemment et toujours, celle, essentielle, à notre origine sacrée ; de cette relation dépendent toutes les autres.
Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste des Écrits de Sainte Angèle Mérici pour communier à cette femme passionnément amoureuse de la vie, équilibrée et libre, et pour constater à quel point elle est ancrée, centrée, enracinée dans l’Amour. Et combien ardemment elle désire que la Compagnie demeure, elle aussi, ancrée, centrée, enracinée dans le Dieu Amour.
Angèle Mérici nous invite à nous couler avec elle dans le mouvement dynamique de la création ; à la fois dynamisme interne ou originel et processus d’accomplissement par la croissance. Notre origine est sans cesse un don sacré qui surgit du coeur même de la Trinité et qui creuse "au milieu" c’est-à-dire au coeur de nous, un vibrant appel intérieur nommé désir ou encore vocation. Notre vocation est la même pour tous : c’est un appel à aimer et à vivre jusqu’au bout ! Voilà la vocation à la sainteté !
Chaque personne reçoit son origine de Dieu. Elle porte un germe d’enfant de Dieu. C’est ce premier don tout à fait gratuit et libre qui donne qualité à toutes les relations. Dieu s’est mis en mémoire dans les êtres par sa Parole. Il s’est mis en mémoire en nous, nous sommes à son image pour lui ressembler de plus en plus. Nous sommes les plus beaux souvenirs de notre Père, Source de toute vie. Goûter cela, une bonne fois dans sa vie, c’est commencer à vivre dans l’émerveillement !
Mais, il faut le noter, la Compagnie aussi est née de Dieu. Elle est à l’image de la Trinité, comme milieu vivant, réseau de relations. La Compagnie est ensemencée d’un germe de communion.
Voilà la hiérarchie, ou origine sacrée, dans laquelle nous plonge Angèle Mérici. Non pas une hiérarchie pyramidale faite de rangs superposés les uns aux autres, dans l’ordre ascendant ou descendant. Mais une hiérarchie d’amour qui origine du milieu, du coeur, et qui se déploie à l’infini, en vagues successives comme celles d’une marée montante.
Miroir de la pensée méricienne, les prologues de chacun des Écrits (La Règle, les Avis et le Testament) sont les pièces maîtresses de l’oeuvre. Ils nous font entrer de plein coeur dans une dynamique relationnelle. Ils font connaître les harmoniques de l’ensemble. Si vous voulez bien, goûtons à quelques paroles d’Angèle Mérici. Elles sont"Mémorial" ; elles peuvent aviver en nous le désir. (Rp 32). Voici donc comment est introduite la Règle, ou plutôt voici l’origine de la Compagnie, la grande ouverture musicale. Et je cite en soulignant certains traits.
Au nom de la bienheureuse et indivisible Trinité. Prologue sur la vie des vierges, nouvellement commencée, dont le nom est Compagnie de Sainte-Ursule. (Rp 1-2)
Fidèle à cette grande ouverture trinitaire, Angèle nous enveloppe à jamais dans une profonde et large bénédiction.
Je veux que vous soyez bénies, in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti.(Ad 27) Que l’éternelle bénédiction soit sur vous toutes, donnée par le Dieu tout puissant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. (Lp 3)

Et, tout au long des Écrits d’Angèle, nous sentons continuel le lien à une origine sacrée. Puisque Dieu vous a accordé la grâce... de vous séparer des ténèbres [...] et de vous unir ensemble (Rp 4). Il vous a confié cette charge (Ap 16). Dieu a planté...(A4 8 et Ld 7-8). Dieu l’a ordonné ainsi de toute éternité (Ad 9). Dieu a voulu dans son conseil éternel...(Lp 5). Dieu a daigné faire de vous (Lp 15,16). Dieu est au milieu (Ad 3). Dieu prépare la récompense (Ap 5 ; Ld 15).
Quelle est donc l’attitude fondamentale possible face à ce don originel qu’est la Parole, élan qui vient de Dieu, sans cesse premier ? Cette attitude fondamentale de tout l’être et de toute créature, c’est la virginité ou encore la pauvreté du coeur. La virginité, nous le savons bien mais nous pouvons nous le rappeler, n’est pas d’abord une qualité morale ou même physique. C’est une disposition de l’être qui est toujours vierge, donc en désir, en quelque espace de sa terre. Joseph et Zacharie, comme le racontent si bien l’évangile de saint Luc et celui de Matthieu, ont appris à leur dépens que la vie naît de Dieu, qu’elle est don de Dieu en son origine, elle est surprise de Dieu. Même si elle passe par la relation conjugale pour éclore, la vie est don de Dieu. Elle peut donc surgir d’un vieux ventre, jugé stérile, ou d’un ventre non encore fécondé. Dieu peut toujours faire du neuf et la vie monte toujours des profondeurs. Elle nous fait mal au ventre ! On peut toujours l’écouter venir avant de la voir en fruits. Christian Bobin, dans Le Très-Bas (2), écrit ces mots de toute beauté : "Je t’aimais, Je t’aime. Je t’aimerai, Il ne suffit pas d’une chair pour naître. Il y faut aussi cette parole. Elle vient de loin. "N’est ce pas ce que nous expérimentons chaque jour, surtout dans nos relations avec les personnes les plus blessées de notre monde. Il faut toujours une parole d’amour pour faire naître... encore et encore !
"Qu’il m’arrive selon ta Parole", voilà le souhait qui naît de la virginité de notre être ! On loue Marie d’avoir cru en l’accomplissement de la Parole. On reproche à Zacharie de n’avoir pas cru en l’accomplissement de la Parole qui venait de Dieu. L’une, vierge, est devenue féconde ; l’autre, non vierge, est devenu muet.
Aussi sommes-nous instamment invités par Angèle à garder le "coeur pur" (R IX 7) et sans duplicité. "Ce qui suppose que nous ayons toujours brûlante au coeur la charité" (R IX 22). Le chapitre sur la pauvreté dans la Règle en est un des plus beaux. Il nous situe dans une attitude juste devant Dieu. Il nous invite à expérimenter le don premier qui nous est fait comme l’unique richesse de notre être. Par rapport à ce trésor, tous les autres biens sont relatifs et n’ont de sens qu’au service de l’amour en vue du progrès spirituel de chacun et de l’ensemble. On ne s’accapare pas ces biens, on ne les méprise pas non plus,
mais on les reçoit dans l’action de grâce.
Nous exhortons enfin chacune à embrasser la pauvreté, non seulement la pauvreté effective des choses temporelles, mais surtout la vraie pauvreté d’esprit, par laquelle l’homme dépouille son coeur de toute affection aux choses créées, de tout espoir en elles, et de soi-même. Et c’est en Dieu qu’il a tout son bien ; et hors de Dieu il se voit tout à fait pauvre, et qu’il est vraiment un rien, et qu’avec Dieu, il a tout. (Règle X)
Et Angèle de nous faire vibrer au rythme des béatitudes. Elle cite Matthieu 5,3 comme proposition d’une expérience de bonheur, grâce à la certitude intérieure de pouvoir demeurer debout, de se relever sans cesse et d’avancer toujours. La première béatitude, en effet, écrite au présent, décrit l’attitude fondamentale de l’être humain face à son origine. Elle nous parle du bonheur expérimenté par les coeurs bien centrés en Dieu dans la perspective de toutes les situations futures de la vie."Heureux le coeur pauvre...le royaume est à lui." C’est comme dire : "heureux le ruisseau qui se fie à sa Source, toute l’eau de la Source va passer en lui..." Un ruisseau, ça ne gèle pas en hiver, me disait un homme très simple dans son coeur. Heureux qui se fie à la Parole. Voilà la pauvreté du coeur. Par rapport à cette pauvreté qui est virginité du coeur, la plus grande pauvreté ne serait elle pas celle d’ignorer de quelle origine nous sommes ! Et nous connaissons combien de personnes qui vivent enfermées dans leur passé, étouffées et paralysées par la peur, sans que personne ne leur révèle leur richesse intérieure, le germe qui les habite. Il ne s’agit pas de mettre notre foi dans notre passé, mais dans notre origine !
Bienheureux ceux-là, dit Angèle, à qui Dieu aura soufflé au coeur la lumière de Vérité et aura donné inspiration de désirer ardemment [...] et qui chercheront à conserver en eux-mêmes cette voix de vérité et de bon désir. (Rp 12)
Heureux celui que toi, Seigneur, tu auras instruit. (A7 28)
Bienheureux ceux qui s’en occuperont vraiment (Ld 13).

Certes, il convient de garder l’oeil vigilant si quelque personne se trouvait par trop attachée à des fanfreluches (L6 1-4). Avec prudence cependant, car on ne sait jamais ! Une fois détaché d’un rien... tout est possible surtout si l’on trouve sa vraie richesse !
Mais comment avance t-il dans la vie, celui qui expérimente la relation essentielle et vitale à son origine toujours au présent de son être ?
Tout d’abord, il cherche, et avant tout, le Royaume de Dieu semé en lui et dans les autres. Tout le reste lui viendra bien par surcroît. (R X 14) Quand vous semez des pépins de pommes, cherchez d’abord à récolter des pommes... le cidre et tout le reste viendront bien par surcroît...Il nourrit son désir (Rp 12, L4 1) , cette mise en mouvement de l’être amorcé par la Parole de vérité. Il développe un regard intérieur, celui des yeux du coeur, sur chaque personne afin de voir en elle la dignité profonde d’enfant de Dieu (A8 2). Et il attend toujours plus de Dieu : une autre jouissance, une autre gloire, un autre honneur plus vrais encore (A1 13). Il s’exerce à recevoir de Dieu ce qu’il aura à faire pour son amour (Lp 23), il s’ajuste au temps de Dieu par la patience. Et surtout il puise dans l’amour, celui de Dieu et du prochain, comme en sa source d’action, son unique motivation. (A8 7-9, L1 3). En tout temps, et sans cesse, il crie vers Dieu du fond de son coeur, le prie jour et nuit afin d’être éclairé, instruit, aidé (Ap 16-17).
Et à quels signes pouvons-nous discerner que nous sommes "vierges" ou pauvres de coeur, c’est-à-dire que nous nous accueillons sans cesse de notre origine en Dieu et que nous accueillons toutes choses comme dons de Dieu ?
Les signes sont clairement notés par Angèle. Tout d’abord, c’est la joie, la réjouissance, l’allégresse (R IX 11 ; Ld 22). Sainte Angèle Mérici invite les filles à "entrer joyeusement" dans la Compagnie (R1 3). Elle nous parle d’une grande joie qui accompagne la prise de conscience d’être appelés à la Compagnie ou à être mères de personnes confiées à nos soins (L4 9). La joie est évidemment accompagnée de reconnaissance toute confiante. Sainte Angèle invite souvent à remercier Dieu d’avoir été choisies, mais aussi pour la nouveauté du genre de vie commencé (Rp 8, R I 9, L4 17).

Commencement et déploiement

S’il faut reconnaître que tout don parfait vient du Père comme de l’Amour en sa Source et que tout est vierge par rapport à ce don premier qui fonde la richesse de l’être, nous allons maintenant accueillir ceci : il y a commencement, dans la chair, dans le temps et dans l’espace, quand se noue la relation de type conjugal entre la Parole originelle et la chair dans toutes ses dimensions. Autrement dit, il y a commencement, vie nouvelle ou récolte nouvelle, quand la chair et la Parole s’épousent dans la liberté. La relation à l’origine est alors celle de l’épouse, dans l’obéissance qu’est la foi, cette grande lumière. Autant la relation de virginité se vit par rapport à la Source qu’est le Père, autant la relation qu’est la noce se vit de façon privilégiée par rapport au Fils, Verbe fait chair. Et, par la relation au Verbe, à toute chair et dans toutes ses dimensions.
Cette relation d’épouse du Verbe, d’accueil de la Parole dans la chair par un oui de chaque instant, je vais l’appeler, même si je sais que ce mot n’est pas au dictionnaire, relation de conjugalité.
Jésus le Christ est le fruit le mieux réussi de la noce entre le Verbe et la chair (histoire, espace et temps). Il est l’expression parfaite de la relation de conjugalité. Il est le premier-né, le commencement d’une humanité toujours en douleurs d’enfantement. Il est la tête d’un corps qui ne cesse de naître. Mais la tête est passée, comment retenir le reste du corps ? En Jésus Christ, et c’est le coeur de notre foi dite chrétienne, la chair n’est pas enlevée mais elle devient Parole ; en lui, le temps devient éternité ; le monde, ciel ; les foules, corps de communion. Greffée sur lui, l’humanité est toujours en voie d’accomplissement par la conjugalité continuée, par nous, entre le Verbe de Dieu et notre propre chair. Tant que dure le temps, il est temps d’incarnation. Le germe se déploie !
Pour mieux nous aider à saisir ce que j’entends par la relation de "conjugalité" comme étant celle désirée par Dieu, je vais la comparer, si vous voulez, à deux autres types de relation entre les êtres : l’opposition et la complémentarité. Et je reçois mon inspiration de la réponse donnée par Jésus à Pierre qui, au chapitre 19 de Matthieu, demande s’il peut répudier sa femme, en cas de conflit. Joseph, qui ne comprenait pas ce qui venait de Dieu en Marie, s’est posé la même question. Comme si c’était une solution qui va de soi de répudier ce qui fait la différence, ce qui ne correspond pas à notre savoir !
Il s’agit, me semble-t-il, d’un questionnement plus profond sur la manière de gérer les différences, donc les relations entre les êtres. Car le masculin et le féminin, plus concrètement l’homme et la femme, sont le prototype de toutes les autres différences entre les êtres et leurs dons propres. De la manière dont nous gérons la différence originelle des sexes entre eux, de la même manière nous véhiculons une vision du monde. La "conjugalité", comme modalité de relation, est celle à laquelle Jésus retourne Pierre quand il l’invite à prendre contact avec ce qui était au commencement, à l’origine. Il invite à ne pas diviser ce que Dieu a uni. En latin, le mot utilisé est "conjuxit", ce que Dieu a conjugué.
Vous savez, tout comme moi, que nous avons longtemps parlé de la différence entre les sexes en termes d’opposition. Nous parlions de sexes opposés. Et nous avons, par conséquent, navigué plus ou moins dans une vision fort dualiste du monde. Nous avons tout mis en relation d’opposition : Dieu et le monde, l’Église et le monde, les prêtres ou les religieux et les laïcs, la sacré et le profane, le ciel et la terre, la raison et le coeur, l’esprit et la chair, l’occident et l’orient, l’intérieur et l’extérieur, les dons intellectuels et les dons manuels, mais aussi la vie et la mort, la lumière et les ténèbres, la contemplation et l’action, la grâce et la péché, etc.
De ces relations d’opposition sont nés et naissent encore, hélas, de sempiternels conflits de pouvoir, querelles de clochers, jeux de domination, cycles de violence aboutissant à des répudiations, des exclusions, des ghettos et murs de séparation. Tout ce qui s’appelle sexisme, racisme... tous les -ismes des courants religieux et politiques... A partir d’une telle vision, nous avons érigé des structures et des systèmes de dualité et d’opposition. Et chacun de vouloir monter sa couleur en épingle ! Son idéologie. Nous pouvons essayer de nous surprendre en "flagrant délit" de vision dualiste du monde !
Certes nous progressons. Les circonstances, historiques et culturelles, nous amènent, depuis quelques années, à parler davantage en termes de complémentarité et à promouvoir des relations de type complémentaire entre les différentes réalités déjà nommées plus haut. Mais ce n’est guère suffisant si nous voulons expérimenter le mouvement créateur du commencement. La complémentarité entre les sexes, pour réelle qu’elle soit tout comme l’opposition d’ailleurs, est basée sur un certain manque, donc sur un besoin de l’autre. La relation engendrée par le besoin risque de n’être durable qu’aussi longtemps que dure ou s’exprime le besoin. Je prends comme exemple, fort actuel, les relations entre prêtres et laïcs dans l’Église. Si on engage des laïcs seulement parce qu’on a besoin d’eux, vu le manque de prêtres, on peut se demander ce qu’il arriverait de l’engagement des laïcs s’il se présentait un nombre suffisant de prêtres ou encore de religieux. De même, des prêtres peuvent se demander si on a encore besoin d’eux pour engager autant de laïcs... La relation de complémentarité aboutit, un jour ou l’autre, si elle ne progresse pas vers un autre type de relation, à la concurrence, à la compétition, à la frustration et, surtout, à la peur de l’abandon ou du rejet. Ces sentiments
sont vécus par tant de personnes qui tentent de multiplier leur compétence pour demeurer de plus en plus utiles ; personnes qui se sentent parfois exploitées et qui sont confrontées, un jour ou l’autre, à l’inutilité. Quand on n’a plus besoin de l’autre ou encore, quand le besoin est rempli par quelqu’un de meilleur ou de plus attrayant, la relation est coupée et c’est toujours frustrant. Toute cette vision du monde en arrive à poser, dans une société fondée sur la loi du marché donc de la rentabilité et de la production, des questions aussi sérieuses que l’euthanasie, le suicide assisté etc. Que faire, en effet, de toutes ces personnes qui, par l’âge, la maladie ou un handicap quelconque, sont inaptes à la production, donc perçues comme inutiles et lourdes pour le budget public ? D’où le peur, morbide chez plusieurs, d’être mis au rancart par une retraite anticipée ou laissé de côté au profit d’une autre personne ou d’un autre objet plus rentable, plus "hot" ou plus "in". Et cela est tragique !
Jésus, en nous référant au commencement en Dieu, parle de "conjugalité" entre les dons et leurs différences, comme entre l’homme et la femme, en leur être le plus profond. Entrer dans la dynamique créatrice de la "conjugalité", c’est miser sur la relation durable et féconde, fondée sur l’autonomie et la liberté des êtres qui se donnent mutuellement à épouser. Cependant, il faut le reconnaître, la "conjugalité" emprunte souvent la voie de la réconciliation ou de l’échange amoureux afin que naisse un être nouveau. Angèle n’a-t-elle pas été, au cours de sa vie, une amoureuse de la Parole, mais aussi une femme au service de la réconciliation des personnes et des groupes. Ses biographes en font maintes fois mention. Le premier chapitre de la Genèse nous livre le secret d’une possible vie de communion, du "toutes ensemble" en vue d’une fécondité. C’est à ce commencement en Dieu que nous avons sans cesse à revenir. Car au commencement, Dieu appelle les êtres à l’existence, un à un ; il donne un nom. C’est bien le "une à une" des brebis de Jésus et des filles d’Angèle. Pour cela, Dieu sépare chacun l’un de l’autre et sépare aussi de Lui-même, ne voulant pas être un meneur de marionnettes. Il donne à chacun une autonomie, un espace vital à gérer dans la liberté. Et puis, il invite chacun à quitter son père, sa mère (son ventre, son pays, ses sécurités, son accompli) afin d’épouser l’autre et de se laisser épouser par l’autre en vue de la fécondité, en lien de communion aussi aux autres êtres. Espace du service et de la co-création. Imaginez la beauté de l’Église quand chaque don ne sera pas seulement utilisé mais conjugué à l’autre en vue de la fécondité : hommes et femmes, prêtres et laïcs, orient et occident... Car il y va de la beauté des êtres, à l’image de Dieu, "homme et femme".
Le temps présent est donc le temps de l’histoire et du jeu des libertés qui se conjuguent pour la beauté harmonieuse du monde. C’est le temps de dire oui à l’amour allumé en nous à l’origine comme un feu-pilote ! C’est le temps de l’obéissance de la foi. Obéir et écouter sont de même racine en langage biblique. Pendant la durée de ce temps, qui est à remplir de la plénitude de l’amour, nous sommes appelés à vivre en relation de type conjugal avec le Verbe de Dieu. C’est toute l’humanité qui est appelée à ce type de relation, ne l’oublions pas ! La terre aura un Époux, clamait Isaïe !
En nous, au coeur de nos réalisations les plus humaines, il est important que le temps prenne densité d’éternité, que l’espace que nous occupons sente quelque chose du ciel, que chaque personne devienne fils ou fille de Dieu, que les groupes deviennent communion de personnes autonomes et libres, que les biens dits de consommation se transforment, sous nos mains, en biens de communion pour tous. Car l’univers matériel, dit saint Paul, attend que nous nous en servions comme des enfants de Dieu. (Ro 8,19)
C’est de cette relation de conjugalité, qu’au cours de l’histoire, dans un temps et dans un lieu choisis, est née de Dieu et d’Angèle, une Compagnie comme genre de vie nouvelle adapté au temps et au lieu, récolte nouvelle d’humanité. Par rapport au don de Dieu, Sainte Angèle Mérici est vierge ; mais c’est de son obéissance amoureuse à la Parole, véritable noce entre elle et le Verbe de Dieu, qu’est née la Compagnie.
Angèle est sûre que la Compagnie est née de sa relation intime avec le Dieu qui appelle. Plus encore, elle est certaine de demeurer, par une présence invisible mais réelle, mère de la Compagnie jusqu’à la fin. La relation de fécondité qu’elle vit en communion au Verbe créateur est un acte rendu éternel, toujours au commencement de bourgeons neufs.
Angèle Mérici répète qu’elle est, "vivante et morte" (A3 4, Ap 23-25), mère de cette Compagnie de vierges pourtant appelées à être épouses du Fils du Très-Haut. Disparue à nos yeux de chair, elle demeure "au milieu" avec Dieu (A5 35-38, Ad 20), toujours à l’origine créatrice de ce qui commence ; elle "voit, aime, discerne, apprécie, aide, fait du bien". Cette présence assurée est comme celle d’une promesse à "élargir" pour les filles (A5 40) car "elle sera tenue avec surabondance" (Ld 24).
Angèle Mérici, sûre de sa présence toujours actuelle, laisse des personnes "à sa place", reliées à elle par l’obéissance ; elle les laisse "entre-temps" et elle espère qu’elles sauront lui faire plaisir (A3 1, Ld 26, Ap 22). C’est bien clair que la Compagnie est née d’Angèle et de Dieu, mais le Gouvernement, lui, vient de Sainte Angèle et il est appelé à exercer un rôle de service dans l’entre-temps. Au chapitre XI de la Règle où il est question de gouvernement, il est écrit : "on dispose qu’il faudra..." Et le Prologue des Avis tout comme celui du Testament commencent par le nom de Soeur Angèle (Ap 1, Lp 1). Après ces prologues cependant, Sainte Angèle Mérici enveloppe les personnes laissées à sa place de la bénédiction trinitaire qu’elle leur demande de donner aussi aux filles en son nom.
Sûre d’une assurance charismatique que la Compagnie est plantée par Dieu, dans une relation privilégiée, unique et durable avec elle, Angèle Mérici invite ses filles à se réjouir d’être, elles aussi, appelées à vivre dans la Compagnie la relation d’épouses du Verbe. Je voudrais noter ici combien les vocations au célibat et au mariage sont en lien étroit l’une avec l’autre. Le célibat est signe de la primauté de Dieu, donc de la virginité de notre être par rapport à Dieu et il rappelle cela à toute l’humanité ; le mariage est signe de la conjugalité du Verbe de Dieu et de la chair et rappelle à toute l’humanité que c’est dans la chair que Dieu vient parmi nous. Nos vocations s’éclairent réciproquement.
On comprend dès lors que notre vie, dans le temps de l’histoire, est liée à celle du Christ, Verbe de Dieu fait chair dans le temps, pour récapituler en Lui l’univers tout entier. Évidemment, ce sont la vie et les mystères du Christ qu’Angèle propose à notre contemplation intérieure. Elle même les a goûtés, en particulier lors de son pèlerinage en Terre Sainte. Jésus Christ est présenté comme notre "unique trésor" (A5 4) ; aussi avons-nous à lui prêter attention quand il parle (L3 4), car lui aussi est "au milieu de nous" (L10 5). Que notre refuge, dans le temps présent, soit donc aux pieds de Jésus-Christ (Ld 3, A7 27).
Notre libre offrande à la relation de conjugalité avec la Parole créatrice est soulignée fortement pour ne pas dire impérativement. "Que rien ne manque de votre part" (Ap 16-17) ; "Agissez, empressez-vous, croyez, faites des efforts" (A4 7). " Il vous faut prendre la nette et ferme résolution de vous soumettre totalement à sa volonté..."(Lp 22) et "Efforcez-vous de vivre en véritables épouses du Sauveur" (Rp 9 et 23)
Sainte Angèle Mérici est une femme qui vit profondément la relation de type conjugal avec Dieu, mais elle conjugue aussi avec les autres êtres, avec le temps et avec l’espace. Et elle laisse des conseils afin que se déploie jusqu’au bout de nos vies personnelles et de la vie de la Compagnie l’appel sans cesse reçu de Dieu au présent de nos vies. Appel à aimer jusqu’au bout. Nous savons, par exemple, combien il est important pour Angèle que nous sachions, en toute décision, tenir compte des personnes et de ce qu’elles sont et ont à vivre, du lieu et du temps, dans un large esprit d’adaptation. (A2 5, L3 14, Ld 2 et 14)
Voyons donc un peu plus comment Angèle vit la relation à l’espace et comment elle nous propose de la vivre. Il s’agit, en fait, de transformer notre espace en lieu de vie et de communion, d’en faire quelque chose qui sente le ciel...
Notre espace le plus immédiat, c’est notre propre corps. Mais nous sommes aussi dans un environnement de plus en plus étendu. Comment donc vivre en conjugalité avec notre propre chair, avec le monde de plus en plus vaste dans lequel nous sommes plantés ? Afin que tout cet espace puisse lever sous la poussée du levain qu’est la Parole d’amour, vivante et efficace en nos coeurs ?
D’abord "reconnaître ce que cela comporte, et quelle dignité nouvelle et stupéfiante cela est" (Rp 8). "Ensuite, efforcez-vous de tout votre pouvoir de vous conserver dans l’état où Dieu vous appelle" (Rp 9). Il nous faut décidément "chercher et vouloir tous les moyens et toutes les voies qui sont nécessaires pour persévérer et progresser jusqu’à la fin" (Rp 10). Nous maintenir dans notre appel, c’est progresser !
Mais "nous sommes placés ici-bas, pendant notre pèlerinage, au milieu de pièges et de dangers, si bien que contre nous s’armeront l’eau, l’air, et la terre, avec l’enfer tout entier, puisque notre chair et notre sensualité ne sont pas encore mortes. Et notre adversaire, le diable, ne dort pas non plus..." (Rp 10-21). C’est vrai que notre vie est une longue traversée du désert, un long enfantement d’humanité dans l’amour. Et le diable (dia-bolos) est celui qui, sous mille formes, se met de travers sur notre route, cherche à nous diviser en nous-mêmes et entre nous : les hommes et les femmes, les générations entre elles, les peuples, les Églises... Il le fait toujours de la même manière qu’il l’a fait pour Jésus : par l’appât de la consommation, par le goût du pouvoir et par la peur de la souffrance. Que de forces adverses veulent transformer notre espace en enfer, en un lieu étouffant et stérile. Alors que notre espace porte semence de paradis. Tellement que l’hypothèse de Dieu, dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, pour expliquer d’où viennent tant de guerres, de violence et de conflits insolubles, l’hypothèse de Dieu est toujours la même : nous n’écoutons pas la Parole, nous n’écoutons pas notre coeur. On n’a qu’à lire les prophètes !
Pourtant, et c’est là notre intérêt, Angèle ne répudie en rien la chair et sa sensualité ; elle ne voit pas dans les "sens corporels" des ennemis à détruire. Au cinquième avis, il y a quelque chose de magnifique sur l’usage des sens. Tous y passent, y compris l’odorat. Car ça doit sentir une bonne odeur un milieu humain ! Sainte Angèle nous presse cependant de ne pas obéir à la chair et à ses exigences, mais à la Parole. C’est la chair qui est appelée à devenir spirituelle, non l’inverse. Cela demande, évidemment, d’être bien centrés et de demeurer vigilants et prudents. D’où l’importance du jeûne (R IV) pour garder l’esprit aiguisé, de la prière au quotidien (R V), du discernement continuel en ce qui concerne les vêtements (R II) et la fréquentation des lieux et des personnes (R III, A7), afin que rien ne nous détourne de notre vocation fondamentale, celle de l’amour. Il s’agit donc de veiller à la qualité de nos relations quotidiennes avec notre environnement social, culturel, même religieux. Et de rendre nos milieux de plus en plus humains favorisant la communion. Car, d’après la semence reçue, nos milieux de vie et d’action sont appelés à se transformer en beauté et à "sentir" le paradis !
Et comment, avec Angèle, vivre notre relation au temps ? Encore là, nous sommes appelés à conjuguer avec le temps, non seulement à nous en servir ou à croire qu’il joue contre nous. Car le temps porte semence d’éternité et il participe à notre vie. Mais la traversée du temps est longue, c’est un fait. Il s’agit donc de tenir bon, de persévérer, de progresser, de vivre "orientés", n’oubliant jamais que Dieu, Jésus-Christ et Angèle sont toujours au milieu de nous, au présent originel de notre histoire. Chaque moment de notre histoire est un appel, par l’exercice du libre arbitre, à l’amour. Et il y a le temps de Dieu ! Il ne s’agit pas d’emprisonner, de figer dans le temps la semence d’éternité ! Aussi nous faut-il une acuité du coeur et de l’esprit pour lire les signes des temps (Ld 2, 14) afin de pouvoir accueillir sans cesse la nouveauté créatrice de la Parole. Voie ancienne, vie nouvelle ! Un vieux pommier ne donne pas de vieilles pommes, ne l’oublions pas !

L’expression utilisée par Angèle et qui traduit bien notre relation au temps est celle de MÉMORIAL. J’emprunte, pour nous aider à nous situer le plus vite possible, une description à Chouraqui : "terme technique précis tenant à la conception révélée du temps. Dans l’histoire sainte, oeuvre du Créateur, il ne passe pas mais s’accumule. Ce qui a été fait demeure aujourd’hui dans l’invisible, et le mémorial est le rite (=moyen) par lequel les hommes se rendent attentifs à cette réalité". Et il cite le Deutéronome : "Ce n’est pas nos avec nos pères que Yahvé a conclu cette alliance, mais avec nous, nous-mêmes qui sommes ici aujourd’hui, tous vivants (Dt 5,2-3)".
Voilà qui peut nous aider à goûter ce qu’Angèle nous dit de sa présence et de celle de Jésus-Christ. Le mémorial est tout ce qui est occasion de nous rendre présents à notre acte fondateur, à Sainte Angèle Mérici présente, afin que la Compagnie arrive aujourd’hui en nous qui sommes ici et vivants. Et qu’un jour nous soyons là où sont les mères !
Et j’en viens au point sans doute le plus important, celui du comment vivre les relations avec les autres personnes ? Comment nous conjuguer les uns aux autres, dans le respect des différences qui ne soit pas indifférence mais accueil actif. Il y va de la fécondité de nos vies, personnelles et communautaires. Il est clair qu’Angèle privilégie une relation personnelle avec chacune, c’est le "une à une" qui lui est si cher. Comme moyen, je dirais mémorial, d’être toujours présente au milieu de nous, Angèle laisse "à sa place" des "personnes miroir" (A6 1 et 8) qui seront tantôt mères, tantôt soeurs, bergères, aides, servantes, selon les temps et les lieux. Comme gouvernement, elle laisse une cellule communautaire "au milieu" de la Compagnie. Je crois que la notion de miroir est importante, au plan pédagogique, tout comme celle de "mémorial". Je donnerais à "miroir" le sens de parabole. La vie et la conduite des personnes qui sont chargées de prendre soin doivent être un miroir pour les filles.
En premier lieu, Angèle Mérici laisse à sa place ce qu’elle appelait, en son temps, des "colonelles" ou des personnes chargées de petites cellules. Elle leur demande d’aider chacune à demeurer et à progresser dans son appel (R XI 4, 8a et ss ; Avis). Aussi doivent-elles prendre soin de chacune en toutes circonstances et tout au long de sa vie. Au moment de la mort, Sainte Angèle elle-même, fidèle à sa présence, se montrera alors la véritable amie. La "colonelle" connaît les besoins de chacune et avive son désir ; elle soutient, encourage, réconforte, veille sur chacune, écoute, fait appel, si nécessaire, à d’autres membres de la cellule gouvernement. La visite est le moyen privilégié de cette présence auprès de chacune. C’est comme le "mémorial" choisi par Angèle Mérici afin de rencontrer chacune en son lieu, sur son terrain pourrait-on dire, de donner une "poignée de main". La visite, vécue de façon affable et humaine, nous rend proche
pour écouter chacune, l’oreille collée à sa vie, afin de la comprendre dans ce qu’elle vit. C’est aussi la belle occasion d’inviter chacune au "toutes ensemble", à se décider d’être unie aux autres (Ad 20). Nous savons si bien que la relation à l’autre, dans la communion, n’est possible et durable que si chacun ou chacune, ayant reconnu ce qu’il est, son don propre et sa dignité, s’offre dans la liberté à la communion. Il est question d’espace et de liberté pour chacun. Le "toutes ensemble" est loin d’être une fusion ; il est communion de personnes autonomes et libres ; il est distance et communion. Alors l’union et la concorde du "toutes ensemble" deviennent une "forteresse, une tour inexpugnable" (Ad 15), mais aussi le signe le plus certain de l’action créatrice de Dieu, du Christ et de Sainte Angèle Mérici qui sont toujours au "milieu de" notre lieu. Mais le temps est long ! Il se remplit lentement de l’éternel amour. Et les mutations dévoilent nos fragilités, nos vulnérabilités. Pensons au homard qui perd sa carapace à chacune des saisons de sa vie. Angèle Mérici veut donc assurer qu’on soit en lien avec elle, chacun en son temps, et tout au long du temps jusqu’à la fin(Legs). "Entre-temps", en attendant que nous soyons chacun avec elle et avec Celui qui nous aime, Angèle laisse, en deuxième lieu, comme héritières" des femmes veuves, expérimentées et surtout aimantes comme des mères. Ce sont, dans le langage de l’époque, des "matrones". Ces femmes sont les yeux et les mains du coeur d’Angèle. Je dirais volontiers que les "colonelles" sont davantage présentes au lieu de chacune, à son désir originel, elles sont les pieds et les oreilles du coeur d’Angèle. Les "Matrones" voient davantage aux besoins et à l’importance de tout conjuguer ensemble pour la durée de l’histoire.
Les "matrones" sont les yeux qui voient loin et qui pensent avenir. Aussi marchent-elles en tête ; elles ont des mains suaves et douces, un coeur de mère. Elles ont à penser à toutes ensemble, tout en gardant chacune gravée dans leur mémoire et dans leur coeur. Coeur passionné d’amour ! Ce qui n’est pas difficile quand on a été mère ! Elles réunissent les membres de la Compagnie dans le meilleur temps et le meilleur lieu possible. Elles veillent à ce que la Compagnie confiée à leurs mains devienne de plus en plus "troupeau céleste", selon ce qu’elle porte en semence. Qu’elles s’en occupent vraiment ! Tel est le souhait d’Angèle Mérici.
Ces femmes veillent donc avec sollicitude à ne pas laisser croître d’autre semence que celle semée par Dieu au commencement. Semence qui ne pourrait que donner des fruits de discorde et de zizanie. Que ces semences étrangères à la vie soient apportées par des personnes de l’intérieur ou par des personnes de l’extérieur.
Elles rassemblent les autres avec elles aux pieds de Jésus-Christ afin de recevoir de lui les adaptations à faire au cours des temps. Car le temps est mutation. Elles aussi, tout comme les "colonelles" ont à aider la Compagnie à vivre selon le don reçu, meilleure garantie d’un avenir. Elles n’excluent et n’abandonnent personne à elle-même. Mais elle coupe parfois la visite à quelqu’une pour lui permettre de rentrer en elle-même, de retrouver l’ardeur de son désir et revenir de plein gré en expérimentant la réconciliation et le pardon.
Les rassemblements réguliers sont, eux aussi, comme le "mémorial" du "toutes ensemble" qui se réalise de jour en jour. Ils incitent à devenir de plus en plus unies. Ils produisent ce qu’ils sont. Ils offrent l’occasion du réconfort mutuel, du partage, de la réjouissance.
Enfin, au chapitre sur l’obéissance, Angèle brosse un tableau saisissant de nos relations de communion à tout ce qui fait partie du réel : de l’Esprit Saint jusqu’à toute créature. Il nous faut poursuivre, avec toutes choses, la conjugalité du Verbe et de la chair afin que tout soit récapitulé dans le Christ : les êtres visibles et les êtres invisibles. Que c’est beau ! Pouvoir communier à tout au lieu de vouloir tout consommer !
Les attitudes du coeur à développer dans nos relations aux autres, à l’espace et au temps sont évidemment celles de la persévérance à couleur de patience, de la bonté à couleur de miséricorde, mais aussi du courage à couleur d’audace. Et la confiance puisque Dieu a confiance en nous. Et la vigilance et encore bien d’autres attitudes dictées par l’amour : affabilité, amabilité, douceur, tendresse et...humour !

ACCOMPLISSEMENT

La croissance, tant communautaire que personnelle, est un dépliement, un déploiement en hauteur, en largeur et en longueur de notre appel originel, Parole de vérité semée en nos coeurs. Demeurer en relation actuelle à notre origine (virginité ou pauvreté du coeur) assure, de la part de Dieu, accomplissement de l’oeuvre commencée. Mais c’est la relation de "conjugalité" de chaque instant avec le Verbe (relation d’épouse) qui est ouverture à la vie, fécondité de vie par la communion au Souffle créateur. Voilà la "maternité" de l’humanité, celle d’Angèle mais aussi la nôtre (dans le mariage ou dans le célibat). L’avenir est ainsi comme une promesse semée gratuitement dans la profondeur de notre origine. La fidélité à l’origine, non au passé et à ses oeuvres, assure l’avenir.
L’avenir est ainsi perçu comme étant de l’Esprit, de celui qui est force, souffle d’amour pour la transformation et la durée de la traversée. Il s’agit bien d’aller jusqu’au bout de l’amour, tout comme Jésus. C’est poussés par l’Esprit que nous traversons nos vies, la Parole a du souffle, elle est "verbe de la traversée". Dans l’Écriture, l’Esprit saint, l’Esprit du ressuscité est promesse d’avenir, garantie d’avenir. C’est à lui qu’est liée notre espérance. Que l’on se souvienne des promesses d’avenir de Jésus tout particulièrement en saint Jean et aussi de cette affirmation de saint Paul : "L’espérance ne vous décevra pas, car l’Amour a été répandu en vos coeurs par l’Esprit Saint (Ro 5,5)". Et les ossements desséchés dans Ézéchiel 37 ! Je crois sincèrement que la chasteté, dans le célibat comme dans le mariage, est cette qualité d’un amour ouvert à la fécondité, donc à un avenir toujours possible et possible pour chacun, que la fécondité soit physique ou spirituelle, celle de la compassion pour les êtres. Seul l’amour fait vivre. Et le signe de l’amour, c’est la vie.
Allons donc à l’écoute de Sainte Angèle Mérici. "Dieu a planté cette compagnie, il ne l’abandonnera jamais" (A4 9, A5 31, Ld 7-8). Dieu lui-même nous a donné cette certitude inébranlable : "Ma parole ne reviendra pas sans avoir réussi" (Is 55,10). Communiant profondément à la certitude de Dieu, Angèle est sûre que ses promesses à elle aussi vont se réaliser, s’accomplir et avec surabondance (A5 40, Ld 24). Dieu donnera à chacune, par son Souffle créateur, la force et la consolation, l’aide qu’il faut pour accomplir la promesse en passant à travers les douleurs de l’enfantement (Ap 3). C’est cet Esprit de la promesse qui dictera les changements à opérer pour que naisse sans cesse la vie nouvelle selon les temps et les circonstances (L7 7, Ld 14).
Voilà pourquoi il est si important, aux yeux d’Angèle, de vouloir et de pouvoir persévérer jusqu’à la fin. Car "bien commencer ne suffit pas...sans la persévérance" (Lp 24, Rp 11). Du côté de Dieu et de son côté à elle, ça va réussir de "façon sûre", sans "aucun doute" (Rp 13, Ld 17).
Et Angèle Mérici de parler avec vigueur de cet accomplissement final, où l’Amour sera tout en tous ; où nous ne "serons plus qu’Amour", dirait la fille d’Angèle Mérici qu’est Marie de l’Incarnation. Elle parle de cet accomplissement en termes de gloire, de victoire, de ciel ou de paradis, d’éternité, de troupeau céleste. Ce ne sont pas des réalités du futur, ce sont des réalités s’accomplissant présentement. On pourrait dire qu’Angèle parle de notre accomplissement en Dieu comme de mystères devenus glorieux. Les mystères glorieux de nos vies ne sont-ils pas les mystères joyeux du commencement passés par l’épreuve de la longue et douloureuse traversée comme des mystères douloureux ? Écoutons encore Angèle elle-même.
J’ai cette foi et cette espérance, fermes et inébranlables, en l’infinie bonté de Dieu : non seulement nous surmonterons facilement tous les périls et adversités, mais encore nous les vaincrons avec grande gloire et grande joie. Et même, nous passerons cette très courte vie dans la consolation, et chacune de nos douleurs et tristesses se changera en joie et allégresse ; et nous trouverons les routes épineuse uses et rocailleuses fleuries pour nous, et pavées de dalles d’or très fin. Car les anges de vie éternelle seront avec nous, c’est-à-dire dans la mesure où nous participerons de la vie angélique (Rp 25-28).
Voilà que les vierges, d’épouses et de mères, sont devenues "reines glorieuses" avec une c’est-à-dire dans la mesure où nous participerons de la vie angélique (Rp 25-28). couronne resplendissante, tout comme le Ressuscité. "Nous sommes épouses du Fils de Dieu et nous devenons des reines du ciel" (Rp 17). Gloire alors et allégresse !
Vraiment alors la terre est devenue ciel ; la compagnie, troupeau céleste. Les biens du ciel, jusqu’alors sans cesse désirés et figurés par ceux de la terre, nous transportent d’allégresse (A5 3, A5 25, 30, 41-42). Enfin, nous voyons Angèle Mérici et Celui qui nous aime, eux dont nous désirions tant voir le visage alors qu’ils étaient présents avec nous, mais invisibles pour nos yeux non encore
transfigurés. Nous sommes alors en ce Lieu Ciel vers où nos coeurs sont orientés depuis l’origine ; nous possédons ce que nous avons désiré ardemment et avec un coeur avide. Là nous sommes maintenant nous aussi au milieu d’Angèle, des saints et des anges, au milieu d’Amour, devenus amour en Lui "dont la lumière et la joyeuse splendeur de la vérité" doivent nous environner "au moment de la mort et nous délivrer des mains de l’ennemi" (Ld 20-21).
Pour demeurer fécondes dans la persévérance de l’amour et déjouer les pièges et les tromperies du démon, le détourneur d’origine, il y a bien sûr la prière, le jeûne, les sacrements. Mais il y a aussi la confirmation mutuelle dans l’Esprit et le rappel constant, de part des bergères, de la présence d’Angèle, vivante et active. Afin que nous désirions avec elle devenir "biens célestes", "patrie céleste", c’est-à-dire accomplissement de toutes choses, de nous et d’autour de nous, dans le Christ. On ne peut désirer que ce qui est semé comme Parole de Dieu en nous ! Angèle nous invite instamment à placer en haut notre espérance, là où est notre Amour et non sur la terre (A5 41-42).
Cependant, la route étant longue et les présences essentielles invisibles, il est de toute importance de marquer les étapes de notre croissance, de vivre le mémorial qui nous rend présents à l’essentiel. Il est important de fêter les réussites et d’expérimenter, en cours de route, ce qu’est l’allégresse, la communion. Il est important de créer des occasions de goûter ensemble à l’union des coeurs, le partage mutuel dans la liberté, la fraternité. La visite veut rappeler cela à chacune ; les jours de fête veulent le rappeler à toutes "groupées ensemble". Les visites et les fêtes sont "mémorial". Elles donnent et avivent le goût des allégresses, des victoires, des biens célestes, des fêtes joyeuses et nouvelles du ciel, des bienheureux et éternels triomphes (A5). D’où le bienfait des réunions fréquentes, dans le meilleur temps et le meilleur lieu. Et que ça goûte bon, que ça sente bon ! Et alors l’Eucharistie, mémorial des mémoriaux, trouvera tout son sens. En elle, on marque l’étape de la croissance du monde, on célèbre ce que l’on devient. Elle récapitule tous nos "mémoriaux", les scelle dans un non retour et leur donne force pour continuer la route et consentir aux passages douloureux de la croissance.

CONCLUSION

En guise de conclusion, ou plutôt de porte à ouvrir, je désire simplement proposer à votre réflexion quelques pistes à couleur pédagogique ou éducative. J’ai le goût de le faire en vous invitant à explorer les notions, déjà évoquées, de MÉMORIAL et de MIROIR. Il me semble que ces notions peuvent nous aider à vivre la relation d’autorité dans une véritable perspective de croissance et d’accompagnement des personnes. Le mot "autorité" ne signifie-t-il pas "faire croître" ? C’est pourquoi je continue de proposer le "pastorat" comme un certain mot-clé qui résume la pédagogie d’Angèle. Le "une à une" et le "toutes ensemble"se retrouventenelle comme un reflet de l’Évangile de saint Jean. L’acte éducatif est lié à l’acte créateur, il vise l’éclosion de l’être dans le temps et dans l’espace. Avec les trois préfixes que l’on retrouve en Jean 10 : In-trare, entrer par la porte ; e-ducere, faire sortir de... et adducere, conduire à d’autres.
L’éducateur est celui qui entre par la porte. Selon une vision chrétienne de la personne, cetteporte, c’est le Fils, c’est la dignité d’enfant de Dieu de chaque personne. Quand on entre par cette porte, le portier qu’est le Père ouvre. Tout acte éducatif vise donc à créer une brèche afin que quelqu’un découvre son identité profonde, et aussi à favoriser les situations mémorial qui, tout à la fois, manifestent et font advenir ce qui est semé à l’origine comme acte créateur. Il révèle et délie. J’ai presque envie de redire qu’il n’y a pas, comme tel, de système éducatif. Mais un milieu éducatif, c’est-à-dire un environnement chaleureusement humain qui favorise l’épanouissement et la croissance, un climat éducatif fait d’intériorité, de communion et de liberté.
Pas de milieu éducatif ni de climat éducatif, sans un réseau éducatif. Réseau tissé des liens de communion, de partage entre toutes les personnes d’un milieu quelles que soient leur don. C’est une cellule de communion qui peut engendrer d’autres cellules de communion. Le réseau vise avant tout l’épanouissement de chacun mais dans la relation aux autres ; il a à coeur la beauté harmonieuse du milieu pour qu’il soit milieu humain. Alors vous aurez beau fermer les portes, les gens vont entrer par les fenêtres... Une des grâces particulières des personnes du réseau, c’est de croire au meilleur qui sommeille dans les personnes. La foi ferme en l’origine leur fait espérer l’Avenir en toute confiance. Cette foi les aide à accueillir la nouveauté de la récolte mais aussi à délier ce qui est tenu prisonnier, captif. C’est pourquoi ces personnes sont invitées à puiser dans l’Amour leur motivation profonde afin d’agir en tenant compte des personnes, des lieux et des temps. Elles ont des entrailles de tendresse et de miséricorde ; leurs gestes et leurs attitudes sont occasion de croissance, qu’elles confirment les personnes et éveillent en elles le désir ou les reprennent de quelque bêtise. Elles visent à faire advenir la communion entre les personnes, entre les personnes et la création, attentives à éviter tout ce qui peut diviser au lieu d’unir, même sous couleur de religion.
En un sens, l’acte éducatif est comme un "mémorial" au sens très riche du terme. Il aide chaque personne, chaque groupe aussi selon sa vocation, à se rendre présent à son acte créateur, toujours présent. Il prépare à la conjugalité avec les autres et ouvre à la fécondité de l’être. L’acte éducatif initie, par l’accompagnement, à vivre en relation avec sa propre origine, avec sa propre réalité, mais aussi avec les autres et avec la création tout entière. Il initie également à gérer les relations avec les êtres en vue d’un accomplissement.
Pour ce faire, il ne s’agit pas tant, vous le savez bien, d’enseigner des valeurs théoriques ou des connaissances isolées, que de manifester (rendre palpables) les valeurs que l’on porte au coeur. Le plus important, ne serait-il pas que tout ce qui est mis en place, personnes, réseau du personnel, aménagement des locaux et des horaires, langage et procédés, que tout soit "miroir" ou parabole des valeurs à véhiculer. Et cela, afin que les enfants confiés à nos soins "se mirent" en nous et en ce qui vient de nous ; qu’ils arrivent ainsi à apprendre en expérimentant et en goûtant comme possible ce que nous enseignons. On apprend par osmose !
En ce sens, j’aimerais vous proposer de poursuivre la recherche amorcée en découvrant encore davantage l’effet miroir dans la vie et les Écrits d’Angèle. Sa vie et ses écrits, dans leur facture même, sont miroir ou parabole pour celles qu’elle laisse à sa place et celles-ci sont appelées à l’être pour les enfants confiés à leurs mains. Si vous voulez poursuivre, je vous indique simplement quelques pistes de "réverbération" ou d’effet miroir. Il y en a de très nombreuses, je ne fais que les intuitionner.
J’ai tout d’abord aperçu assez nettement cet effet miroir entre la prière de Sainte Angèle Mérici et ce qu’elle nous propose de vivre. Voici quelques indications comme amorce : la charité ardente et passionnée, le lien à la Trinité et à la passion de Jésus-Christ, la place du coeur, des affections et des sens, la relation au temps et à l’espace, aux personnes "une à une" et "toutes ensemble", la pauvreté, l’obéissance, le libre arbitre, le cri vers Dieu, la gloire de sa Majesté et le salut des âmes, la prudence pour éviter les pièges....A vous de poursuivre !
Il y a aussi un magnifique effet miroir entre ce qu’Angèle demande aux "colonelles" et aux "matrones" (SOYEZ AINSI) et ce qu’elle les envoie proposer aux filles et à la Compagnie (DITES LEUR). C’est de toute beauté ! Encore seulement quelques pistes. L’effet miroir est particulièrement étonnant dans le 5è Avis.

- affables A2 1, L3 3 et A2 1, L3 3
- charité comme motivation A2 2, L1 3, L2 93 et A5 18
- patience A3 7 et A5 18
- espérance, foi en Dieu Ap 15, Ad 26 et A5 39
- récompense dans le ciel A1 5, Ld 15 et A5 25
- Dieu n’abandonnera jamais A4 8 et A5 31
- poursuivre oeuvre commencée Ld 22, Ap 16 et A5 2, Ad21
- liberté et libre arbitre L3 9 et R1 4
- union et concorde Ad 10-15, L10 7-9 et A5 20
- Angèle vivante Ap 23-25 et A5 35-38
- le désir L4 1 et Rp 32

Peut-être aussi nous faut-il, pour participer à l’avènement d’une "civilisation de l’amour", aller à contre-courant des tentations, toujours actuelles, que le Christ a affrontées au désert et vidées de leur force. Et avec Jésus et Angèle, "prendre résolument le chemin de Jérusalem", de ce que Dieu désire et veut édifier avec nous. C’est choisir la vie. Ce qui suppose des passages auxquels il nous faut consentir...
Passages de la consommation à la communion. Communion à soi-même par l’intériorité, communion aux autres frères et soeurs, communion à la nature et à tous les biens accueillis comme dons. Accueillir au lieu de nous accaparer et parler de biens de communion au lieu de biens de consommation. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de la Parole de Dieu. Ce que m’a appris une petite fille de douze ans rencontrée à l’hôpital après une tentative de suicide. Chez elle, elle avoue tout avoir : nintendo, vidéo etc., mais elle se meurt de désirer un peu de temps pour "parler avec papa et maman".
Passage du pouvoir ou de l’instinct de domination qui vise à contrôler, faire obéir ou soumettre, à lavéritable relation d’autorité qui confirme et cherche l’épanouissement des êtres selon le don reçu ; Passage de la peur de la souffrance et de la course aux privilèges afin d’éviter le sort du commun des mortels à l’accueil des douleurs de l’enfantement en vue de toute vie nouvelle et de toute croissance. Ce qui nous semble si souvent être la fin de tout est dit par Jésus commencement des douleurs de l’enfantement.

Entretien donné à l’occasion du Colloque
Sainte Angèle Mérici aujourd’hui
à Bayonne,
par Soeur Rita Gagné,
Ursuline de l’Union Canadienne


1- Pour approfondir : Lc 8,5-8 ; 13,18-19 ; Mt 13,1-4, 31-32 ; Mc 4,1-13, 26-29, 30-32 ; I P 1,22-25 ; 2 Co 9,10.
2- Christian Bobin, Le Très-Bas, Gallimard 1992, Folio, p.17.

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