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Unité en soi

Sainte Angèle Mérici construit l’unité de son être

Cette première partie nous amènera à voir comment, à travers les différentes étapes de sa vie, Angèle, soutenue et éclairée par l’Esprit-Saint, arrive à une vie unifiée. Tant de tendances nous empêchent d’être totalement unifiées : la vue négative que nous portons sur nous-mêmes, le découragement, ou, au contraire, l’estime démesurée de soi, ou encore la susceptibilité, l’inquiétude, le manque de confiance dans les autres et en soi-même. Tout cela peut nous empêcher de nous accepter tels que nous sommes, et de nous construire à partir des dons, des talents, et des faiblesses que nous portons en nous-mêmes.

Comment Angèle s’est-elle prise pour construire son unité intérieure ?
Quels étaient les matériaux providentiels avec lesquels elles était à même, peu à peu, de construire son être intérieur dans l’unité ?
Ce sera l’occasion de parcourir les différentes étapes de sa vie, telles que nous les connaissons, d’après ses propres confidences et quelques témoignages que ses contemporains nous ont transmis.

Enfance et adolescence

Angèle naît dans une famille simple, honnête, laborieuse et profondément chrétienne. De son père, nous savons qu’il était citoyen de Brescia, que les Merici faisaient partie de la petite noblesse de la cité et que plusieurs membres de la famille ont quitté leur ville d’origine par manque de travail ou de moyens, n’ayant pu s’acquitter de la redevance demandée annuellement à toutes les familles nobles de la ville. Ce devait être le cas de Giovanni, le père d’Angèle, venu s’établir à Desenzano. Un acte du conseil communal le mentionne en date de 1475, car il y est accepté de vive voix comme membre de la commune. Cela laisse supposer qu’il y est arrivé depuis plusieurs années et qu’il a réussi à s’y établir, ayant des terres en sa possession. A cela s’ajoute le souvenir personnel d’Angèle selon lequel son père lisait le soir à sa famille des livres religieux racontant la vie des saints et des vierges de la primitive église. Il s’agit donc d’un homme éduqué humainement et chrétiennement. La mère d’Angèle, Catarina de Bianchis, est la sœur du notaire de Salờ,un homme influent de situation aisée. D’après les « Razze », ou livres d’amendes, nous connaissons deux ou trois frères et une sœur d’Angèle. Selon la tradition, la famille disposait de deux maisons, une en ville, où eut lieu la naissance d’Angèle, et une dans la campagne environnante, les Grezze.

Que pouvons-nous déduire de ces indications sur le climat familial entourant Angèle ? Ce climat est fait d’une honnête et simple aisance, vécue en contact avec la nature, car le père cultivait ses terres et les amendes qu’il a dû payer pour sa famille concernent toutes la vie champêtre : chèvres, petit bois, raisins, olives, porcelets, branches d’arbre, seigle, vaches, échalats, figues et mil, et même le crotin de mules. Une vie de famille simple et laborieuse, mais non pas dépourvue d’instruction et d’idéal, car la situation sociale de Caterina et les connaissances de Giovanni lisant le soir à sa famille réunie dénotent un certain équilibre naturel et harmonieux. L’objet des lectures était la vie des saints dans le livre de chevet de toutes les familles chrétiennes de l’époque, l’œuvre en deux volumes de Jacques de Voragine. Le premier était consacré à des commentaires liturgiques des Pères de l’Eglise, le second à la vie des saints. C’étaient les livres de catéchèse de l’époque. Angèle enfant est, selon son âge, surtout frappée par l’histoire des saints. Elle se trouve donc baignant dans un climat de foi simple et robuste, favorisé par ses parents.

Situation idéale, peut-être idyllique, dirions-nous. Situation providentielle, car au temps d’une Renaissance pervertie qui avait perdu le sens de la famille et des vertus naturelles, ce climat, peut-être exceptionnel pour l’époque, était nécessaire pour donner à la petite Angèle cet élément d’équilibre et de sérénité qui l’aideraient à affronter les problèmes ultérieurs, mais, surtout, qui la rendaient apte et ouverte à recevoir l’appel de Dieu.

Celle-ci se fit entendre très tôt, dès l’âge de 5 ou 6 ans, dit-elle. Elle se sent pousser à prier, à se renoncer, si bien que Romano affirme : "D’après ce qu’elle m’a dit, elle commença à s’adonner, dès l’âge de 5 ou 6 ans, à une vie sobre, pieuse et contemplative Romano 936r). Et Gallo : elle commença vers les cinq ou six ans à faire abstinence (grâce aux bons enseignements de son père), et à se tenir à l’écart des gens, afin de pouvoir s’adonner davantage à la prière et aux dévotions." (Gallo 942 r).

Dieu l’interpelle. Dieu se fait sentir à cette petite fille et elle se montre extraordinairement ouverte et docile à son action. Plus d’un siècle plus tard, Marie Guyart fera la même expérience d’attrait pour la prière et le renoncement, grâce à un songe qui était plus qu’un rêve ordinaire. Elle aimait se cacher derrière un pilier d’église et priait, sans savoir ce que cela voulait dire que de faire oraison. Pour Angèle, Dieu choisit un moyen très simple, celui de l’éducation familiale. Quant au fait de se retirer, lorsqu’on examine le cadre de sa vie et l’exiguïté de la maison, ce ne pouvait être que dans la nature. Pour combien de temps ? Deux minutes, trois minutes sont très longues pour un enfant. Toujours est-il qu’il n’y a aucune trace d’objections de la part de ses parents, ce qui laisse sous-entendre que ces moments n’étaient pas fort visibles, et que ses « abstinences » recouvraient les « petits sacrifices » de l’enfance.

Angèle enfant commence à construire l’unité de sa vie dans une simple fidélité à un élan intérieur, et cette fidélité va en augmentant, car Romano ajoute : "Elle persévérait toujours plus ardemment dans une telle vie" (936 r) et Gallo observe de son côté que : "Plus elle avançait en âge, plus elle s’y adonnait, ainsi qu’à la vie contemplative." (942 r).

Ensuite, vient la crise, une crise inattendue, brutale, qui va arracher Angèle à la quiétude de sa vie familiale. Selon Nazari, le premier à avoir écrit une courte biographie d’Angèle, fondée sur les témoignages de ceux qui l’ont connue, le père est brusquement appelé à son éternité. De fait, les registres communaux ne le mentionnent plus à partir de 1492. Si Angèle est née vers 1474, cela lui donne environ 18 ans. Cette mort est rapidement suivie de celle de la sœur aînée d’Angèle, puis de sa mère. Tout s’effondre pour Angèle. Dans ses Ecrits, elle ne parle pas de la mort de ses parents, mais elle demande pardon à Dieu de leurs péchés. D’après Romano, Angèle semble avoir été particulièrement impressionnée par la mort de sa sœur aînée. Angèle se réfugie dans la prière : "Désirant savoir si l’âme de sa sœur était montée jusqu’à la bienheureuse possession de la gloire éternelle, elle adressait au Seigneur des prières quotidiennes." Cela ne l’empêchait pas de poursuivre son travail habituel, car c’est dans le champ appelé Machetto qu’elle recevra une illumination intérieure l’assurant du salut éternel de sa sœur. Ainsi au milieu de sa douleur Angèle montre déjà un équilibre et une maturité certaine. Si l’angoisse intérieure est réelle et sentie, elle ne la porte pas seule, mais en présence de son Dieu. Elle ne se laisse pas abattre par la douleur, mais s’adonne à un travail physique libérateur de la tension intérieure. Nous avons toutes fait l’expérience qu’aux moments de fortes émotions, le fait de déployer son énergie donne un dérivatif aux sentiments qui risquent de nous enfermer sur nous-mêmes.

Au courage d’Angèle, le Seigneur répond par d’autres grâces. Romano ajoute que : "Pensant toujours à cette vision, elle s’appliquait avec une ardeur de plus en plus grande aux jeûnes, aux abstinences et aux prières." (936 v). Cette confidence d’Angèle concerne probablement sa vie à Salờ, car peu de temps après la mort de sa sœur, intervient le décès de sa mère. Angèle est alors accueillie par son oncle avec un petit frère, qui, selon Belllintani, n’a pas vécu longtemps non plus.

Vie à Salo

Jeune adulte, Angèle connaît à Salo un train de vie bien différent de celui qu’elle a expérimenté jusqu’alors. La situation aisée de son oncle, l’ambiance plus légère de cette petite ville de plaisance qui attire les gens riches des alentours mettent Angèle devant une option : ou bien se fondre dans ce nouvel environnement et en adopter les mœurs, ou bien réagir avec fermeté. On est étonné de voir à quel point les réactions vigoureuses d’Angèle dénotent déjà une personnalité décidée, qui tranche sur son milieu. Pendant que les autres jeunes filles de son âge s’amusent, elle s’adonne aux travaux et aux corvées du ménage : chercher l’eau à la fontaine, pétrir le pain, faire la lessive, etc. Devant l’abondance et le luxe de la table, Angèle va se contenter de peu. Le pain, qui à l’époque était réservé aux riches, elle n’en prendra qu’un petit morceau. Elle réagira peut-être avec un certain excès un certain jour de Pâques en refusant de toucher aux plats de fête qu’elle avait aidé elle-même à préparer, et en se contentant de pois chiches et de poisson de la veille. Elle se montre encore plus violente lorsqu’elle se voit confrontée à des situations mondaines. On la félicite sur sa belle chevelure à la mode, qui, certes, attire l’attention des hommes. Elle la ternit avec de la suie. Lors d’ une excursion à l’Ile des Frères, lieu de rendez-vous frivoles et amoureux, dans un geste de colère d’avoir été amenée dans ce lieu, elle jette de la terre sur le beau plat qui lui était présenté.

Qu’est-ce qui unifie la vie d’Angèle à cette époque ?
Un désir profond, tenace, d’appartenir entièrement au Seigneur qui l’appelle, de s’unir à Lui par la prière et la pénitence, de s’approcher de Lui par les Sacrements beaucoup plus souvent que la coutume du temps ne le permettait. Ce désir elle le défend avec véhémence et opiniâtreté, d’autant plus qu’à son âge, les filles étaient déjà mariées, et, le plus souvent, mères de petits enfants. On peut supposer que la famille des Biancosi (de Bianchis) lui aurait déjà suggéré l’un ou l’autre parti.
Quelle serait sa voie ? Religieuse ? Elle ne connaît aucun couvent ni à Desenzano, ni à Salo. D’ailleurs, malgré tous ses dons de contemplation et d’ascèse, elle ne se sent pas attirée par la vie claustrale, d’autant plus que des histoires peu édifiantes circulent sur ces moniales relâchées, la plupart sans vocation.

Angèle est guidée par les Franciscains de l’Observance, ou Capucins, établis à Salo. Ils mènent une vie fervente. On les appelle à Salo « les Frères de la Discipline » en raison de leur retour à la règle primitive et rigoureuse de Saint François. D’ailleurs, aujourd’hui encore, une rue appelée « Via della Disciplina », rappelle qu’il y avait là une petite église desservie par eux. Angèle, nous le savons, finira par opter pour l’appartenance au Tiers-Ordre franciscain. François l’attire par son amour exclusif du Christ, surtout du Christ souffrant, par la pauvreté vécue à sa suite, par sa dévotion à l’Eucharistie, par son amour pour la prière et la pénitence. Angèle va donc unifier sa vie autour de l’idéal franciscain. Cela lui donne un statut qui fait taire les bavardages probables sur son compte et lui assure le droit, sans se singulariser, de se rendre à l’église pour prier, de recevoir plus souvent les Sacrements, de mener une vie plus austère. Les habitudes prises à cette époque, Angèle les garde toute sa vie, par un dépouillement radical dans le vêtement, l’ameublement, la nourriture.

Vie cachée à Desenzano

Lorsqu’Angèle retourne dans la maison natale à Desenzano, probablement parce qu’un de ses frères y était revenu, elle va connaître une longue vie cachée d’une vingtaine d’années. Nous savons qu’au début de son séjour, Dieu lui fera connaître sa mission future : fonder une compagnie de vierges, destinée à s’étendre. Où ? Quand ? Comment ? Avec qui ? Rien ne transparaît sur les modalités pratiques pour accomplir la volonté de Dieu. Alors, Angèle attend dans une longue vie simple, pauvre et laborieuse, imitant celle de Jésus à Nazareth. Elle attend qu’Il lui indique Lui-même le chemin. Longue attente, mais qui permet à Angèle de mûrir spirituellement, de fortifier sa foi et d’adoucir un tempérament porté parfois aux réactions excessives. De fait, les témoignages de ses contemporains, notés par Faino dans sa biographie d’Angèle, font apparaître à la fin de cette période une Angèle douce et attentive, douée déjà d’une « piacevolezza » attirante, d’une disponibilité aux autres, et d’un grand zèle pour tourner son prochain vers les réalités spirituelles. Faino nous dit que malgré son austérité de vie personnelle, lorsqu’elle était invitée dans une famille, ce qui arrivait de plus en plus souvent, elle prenait en toute simplicité tout ce qu’on lui servait. Il ajoute qu’elle avait de l’influence sur beaucoup, non seulement dans son village, mais dans ceux des alentours, « tout au long de la côte » dit-il, et que les gens se laissaient attirés par ses relations chaleureuses, doublées d’une certaine aisance à parler des choses de Dieu. Ici nous constatons que l’unité de vie d’Angèle s’épanouit et s’élargit en ouverture aux autres et en dons apostoliques. Ce qu’elle disait, elle le vivait ; ce qu’elle vivait, elle le disait.

Rompue à la souffrance par les deuils successifs qui ont assombri sa jeunesse, Angèle connaîtra de plus l’insécurité et les affres de la guerre, de 1512 à 1516. Elle reste en contact avec les Capucins de Salo. Nous savons que c’est l’un deux, dont l’histoire n’a pas transmis le nom, qui l’envoie à Brescia avec la mission de consoler Caterina Patengola après la perte de son mari, de ses trois enfants et de leurs conjoints pendant la guerre. Angèle obéit, mais à quel prix : quitter la belle nature, quitter son travail, quitter sa maison, ses amis, son entourage pour l’inconnu. Brescia vient tout juste de sortir d’une période de guerre avec son cortège de destructions, de famines, de maladies, de violences. Angèle entre dans une ville en partie détruite, au sein d’une population qui pleure ses morts, dans une ambiance de vengeances personnelles et de pénuries de tous genres. Elle écrira une vingtaine d’années plus tard : « Ayez foi ferme en Dieu. Il vous aidera en toutes choses ». Ces paroles ont dû résonner maintes fois dans son cœur.

Premières années à Brescia

Nous savons peu de choses de cette première année d’Angèle à Brescia. Les registres civils indiquent que Caterina n’était pas sans moyens, possédant encore plusieurs propriétés en dehors de Brescia, qui n’avaient pas été détruites ni saccagées lors de la guerre récente. Faino suggère qu’elle ait pu rencontrer Angèle auparavant dans l’une de ses maisons près de Desenzano. Caterina n’avait plus que sa petite-fille, Isabella, âgée de quatre ans en 1516, comme membre de sa famille. Cette femme de la haute société bresciane ouvrait, en outre, sa maison, à de jeunes adultes, comme Antonio Romano, Girolamo Patengola. C’est là qu’Angèle a fait leur connaissance, ce qui indique qu’elle ne se cloîtrait pas dans la solitude de sa chambre pendant cette année décisive.

Toujours d’après les registres civils, nous savons que Caterina, après le départ d’Angèle, accueillit chez elle un petit orphelin, l’éduqua et lui fit donner une formation professionnelle avant de le lancer dans la vie. Au départ de celui-ci, elle en « adopta » un autre. Cela en dit long sur le rayonnement d’Angèle et son souci de faire progresser les personnes, donc sur un esprit apostolique déjà affirmé, qui accompagnait une vie de prière intense. En effet, elle réussit à décentrer Caterina d’elle-même et de ses lourdes peines, et à la persuader de se soucier des autres. Et non seulement de s’en soucier, mais de réaliser des projets qui leur rendent possible un avenir indépendant.

Sa mission terminée au bout d’un an, Angèle se voit confrontée à un choix décisif : d’une part retourner à la vie paisible et laborieuse de Desenzano, d’autre part accepter l’invitation d’Antonio Romano de venir demeurer chez lui. Il se peut que les préférences ressenties par Angèle aille du côté de Desenzano, mais nous savons qu’elle choisit de rester à Brescia. Selon Bellintani, ce choix fut motivé par la possibilité qu’elle y trouvait de nourrir davantage sa vie spirituelle : assister à la Messe quotidienne, recevoir plus souvent les Sacrements, entendre des homélies qui stimulaient sa foi, ce qui laisse supposer qu’à Desenzano le prêtre desservant la paroisse, s’il y en avait un, n’assumait pas suffisamment ses responsabilités sacerdotales.
Comment Angèle a-t-elle passé son temps chez Antonio Romano ? D’après Cozzano, nous savons que sa vie durant elle a travaillé de ses mains. Donc, Angèle devait aider Antonio en prenant sur elle le soin du ménage, de la couture, de la cuisine. En effet, il n’avait qu’environ 22 ans quand il prit Angèle chez lui. Ce n’était pas encore le riche marchand des années 60, mais un tout jeune commençant, arrivé depuis peu de son village natal, dans une ville où tout était à refaire.

Dans son témoignage, Antonio Romano passe sous silence cette aide qu’Angèle lui avait apportée et insiste sur sa vie de prière et d’ascèse. Il constate même en elle un progrès spirituel : « la sainteté de sa vie augmentant », dit-il. Il observe aussi le rayonnement de sa présence, car elle commençait à recevoir de plus en plus de visites de personnes qui sollicitaient l’aide de ses prières ou de ses conseils. Il en retient plusieurs exemples :

1. Son intervention auprès du Prince Louis de Castiglione, un homme réputé dur et autoritaire, afin d’obtenir le retour en grâce d’un de ses serviteurs, qui était, selon les uns, un ami d’Angèle, selon d’autres, un parent. Castiglione étant à une quinzaine de kilomètres de Desenzano, Angèle devait connaître la situation. Du point de vue qui nous occupe, l’édification par Angèle de son unité intérieure, nous constatons ici une situation nouvelle, inédite, à laquelle elle dut faire face. L’humble campagnarde de Desenzano allait affronter un grand seigneur du lieu et cela dans un souci d’entr’aide à l’égard d’un ami. Qu’est-ce qui pouvait la pousser en avant, alors qu’humainement parlant les armes étaient inégales ? Rappelons-nous les paroles fortes d’Angèle : « Ayez foi ferme et espérance en Dieu. Il vous aidera en toutes choses ». Avec courage et fermeté, en se fondant non sur ses capacités, mais sur le Dieu qu’elle aimait, Angèle se présenta donc au prince. Cela nous fait entrevoir que son amour pour Dieu, sa confiance et sa foi devenaient pour elle des catalyseurs dans des situations difficiles.

La douceur d’Angèle, son respect des personnes, sa gentillesse eurent gain de cause sur cet homme habitué au pouvoir. Antonio relate que non seulement le prince accepta le retour de son serviteur, mais qu’il lui restitua tous ses biens, autrement dit, qu’il lui donna à nouveau les moyens de vivre. Le succès d’Angèle se transmit de bouche en bouche, si bien que dans la suite, toujours selon Romano, beaucoup de personnes s’adressèrent à elle dans leurs difficultés.

2. La pacification de Francesco Martinengo et de Filippo Sala. L’incident nous est fort connu et souvent rappelé aujourd’hui dans une perspective d’Angèle, artisan de paix. Cette fois-ci, la difficulté est encore plus forte, car l’inimitié de ces deux personnages est telle qu’elle aboutit à une haine mortelle, chacun cherchant par un duel à anéantir la vie de l’autre. Leur opposition farouche est connue de toute la ville, car les épouses de ces deux gentilshommes avaient obtenu l’intervention des gouverneurs non seulement de la ville de Brescia, mais aussi d’un représentant de Venise, à laquelle Brescia devait son allégeance. Tous échouent dans leur tentative de réconciliation. En désespoir de cause, les épouses viennent alors trouver Angèle qui se trouve, à nouveau, devant une situation difficile et inédite. D’après Faino, Angèle se prépare à les affronter dans une longue prière. « Il vous aidera en toutes choses ». Puis, son sens inné des personnes la pousse, non pas à les convoquer ensemble, mais à rencontrer chacun individuellement, chez lui, ce que les gouverneurs n’avaient probablement pas fait. Nous savons qu’elle réussit à les calmer, qu’elle les persuade de s’accepter l’un l’autre... et que le duel n’a pas lieu. « Ne vous laissez mouvoir que par amour pour Dieu et par zèle pour le salut des âmes », dira-t-elle une quinzaine d’années plus tard (Test. 2, 15). Nous entrevoyons donc une dimension encore plus riche de sa personnalité, englobant dans un même amour et Dieu et le prochain.

3. L’entrevue avec Francesco Sforza, Duc de Milan. L’Italie est en guerre. Les armées de Charles Quint venant soit d’Allemagne, soit d’Espagne la ravagent. Les places fortes tombent les unes après les autres aux mains de l’envahisseur. Le sac de Rome en 1526, avec ses violences excessives, a terrorisé tous les habitants du pays. La ville de Brescia elle-même se sent menacée. Elle accueille des réfugiés d’autres villes, y compris ce malheureux Duc de Milan, expulsé de son pays et errant dans les villes encore libres d’Italie, à la recherche d’une cité qui veuille bien l’accueillir, malgré la crainte de représailles de la part de l’Empereur. Francesco Sforza, ayant entendu parler d’Angèle, la fait venir. Elle se trouve donc à nouveau devant une situation inédite et difficile, cette fois-ci, avec des répercussions politiques et militaires. Cependant, « L’amour parfait bannit la crainte ». Un pauvre homme, fût-il prince ou manœuvre, a besoin de son aide. Angèle se rend donc sans hésitations chez les Augustins, où réside le Duc en ce moment. « Ayez foi ferme et espérance en Dieu... »(Av. Prol. 15). Cet homme malade, angoissé, appauvri trouve en elle une interlocutrice maternelle qui le comprend et cherche à le consoler, à l’apaiser, si bien qu’il demande tout simplement d’être considéré comme son fils spirituel et se confie à sa prière.

Ces succès répétés d’Angèle devant des situations imprévues et difficiles, comment les assume-t-elle ? Nous trouvons la clé de son attitude dans l’une ou l’autre réflexion de ses Ecrits :
Elle ne fait que « servir », elle se nomme « indigne servante de Jésus-Christ ». Il a voulu « se servir d’elle comme de son instrument pour son œuvre ». « Il lui a accordé dans sa bonté habituelle une telle grâce et un tel don qu’elle a pu ...pourvoir à leurs nécessités et à leurs besoins ». (cf. Test. Prol. 1-8). Voici donc pour nous une nouvelle dimension de son être : elle se laisse faire par le Christ qui l’envoie.

La fondation de la Compagnie

Depuis son pèlerinage en Terre Sainte, depuis sa longue prière au Calvaire, Angèle se sent appélée plus que jamais à se dépenser pour le Christ qui a donné sa vie pour elle, selon sa volonté. Au Mont Calvaire, selon Bellintani, elle est investie d’un amour de plus en plus intense pour le Christ, un amour sponsal, de façon à inviter d’autres à entrer, elles aussi, dans une union sponsale avec le Sauveur. Toujours selon Bellintani, de même que François reçut du Christ le don de la pauvreté pour lui-même et ses compagnons, Angèle, au Mont Calvaire, reçut le don de la virginité pour elles-mêmes et pour ses compagnes. Cet amour sponsal deviendra la fondement de toute sa spiritualité, le principe unificateur de ses relations avec le Christ et avec les autres ; il se déploiera dans la recherche de plus en plus attentive de la Volonté du Bien-aimé.

Cette volonté, elle la connaît depuis longtemps, mais les moyens de l’accomplir ne lui sont dévoilés que peu à peu. A son retour de Jérusalem et de Rome, Angèle commence à déployer des dons charismatiques qui surprennent son entourage. Elle lit dans le cœur des autres, elle réussit à les convertir, à les diriger, à les faire avancer vers Dieu. Elle fait preuve d’une connaissance supérieure de l’Ecriture Sainte, est capable de l’expliquer même à des théologiens, de partager pendant plus d’une heure le fruit de ses méditations. Elle lit couramment les Pères de l’Eglise et les comprend, alors qu’elle n’a jamais étudié le latin. Elle commence à se voir entourée de femmes et de jeunes filles qui désirent vivre comme elle les principes de l’Evangile. On vient lui demander conseil dans les brouilles de ménage, dans les choix de vie, voire d’un partenaire à épouser, dans la manière de distribuer son argent. Voilà dans sa vie un tournant tout à fait imprévu et inédit pour cette humble paysanne de Desenzano ! « Il s’est servi de moi comme de son instrument pour son œuvre... » « Il m’a accordé la grâce... »

Sa docilité intérieure à l’Esprit qui lui « envoie continuellement ses conseils et ses inspirations » la fait enfin envisager les modalités de la fondation : le temps favorable, les personnes à choisir, la manière de vivre, les moyens d’initier et de former à ce nouveau genre de vie, les décisions à prendre, même au plan matériel. Vraiment, l’Esprit lui parle au cœur. Elle est à son écoute pour connaître ses « conseils et inspirations », mais en même temps elle écoute les autres, à qui l’Esprit se communique également. Nous savons par Cozzano qu’elle a consulté d’autres religieux, des personnes doctes et savantes, mais aussi ses propres sœurs, même les plus jeunes, même les illettrées, et cela pour la rédaction de sa règle. En effet, elle proposait une ligne de conduite à suivre, en faisait ensuite l’évaluation et ne se décidait à l’inclure dans la Règle qu’après avoir demandé l’avis de ses filles.

Cela nous révèle comment vers la fin de sa vie, son amour, le « double amour », comme on l’appelle, se centre sur une écoute de plus en plus attentive de l’Esprit et des autres. Vie offerte, vie donnée, vie ouverte au moindre désir de l’Epoux et à toutes les manifestations de son Esprit. Sentant la fin approcher, Angèle dicte ses Avis et son Testament, laissant jaillir sa pensée du fond de son cœur et de sa foi. Ce Christ aimé, elle le propose continuellement à ses filles, pour l’exemple qu’Il donne, pour les paroles qu’Il prononce. C’est Lui qui l’a choisie et guidée depuis son enfance, Lui qui l’a envoyée vers l’inconnu, en la soutenant de sa force et de ses lumières, Lui qui est le vrai fondateur de la Compagnie, Lui qui ne cesse de la conduire par son Esprit, et qui conduira la Compagnie jusqu’à la fin du monde. En attendant de voir toutes ses filles réunies auprès d’elle dans l’éternité, Angèle les accompagne spirituellement sur terre, priant avec elles, se réjouissant avec elle. Elle a trouvé la plénitude de son unité au sein de la Trinité ; elle quitte ses filles en les bénissant " au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit."

Conférence de Soeur Marie SEYNAEVE
Ursuline de l’Union Romaine

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