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Un charisme qui transforme

Sainte Angèle et la force transformante de son charisme

Quel a été le charisme d’Angèle Merici ? Quel est notre charisme, en tant qu’Ursulines ? On a déjà objecté, « Les Franciscains ont le charisme de la pauvreté. Les Bénédictins, celui de la prière liturgique alliée au travail « Ora et labora ». Les Carmélites celui de la prière et de la pénitence. Et vous, Ursulines ? » Diverses réponses ont déjà été données à cette question. Il y a une quarantaine d’années, après Vatican II, Soeur Thérèse Ledóchowska, en cherchant à creuser le charisme spécifique d’Angèle et des Ursulines, l’a vu dans la docilité à l’Esprit Saint ; d’autres, dans l’union entre la contemplation et l’action, si caractéristique des Ursulines à travers les âges. D’ailleurs, notre Province du Centre des États-Unis a pris comme logo celui de Contemplatives en mission.

Cependant, si l’on veut creuser le sens profond de la vocation personnelle d’Angèle, celle qu’elle transmet à ses filles, celle qui se situe au niveau de l’être et non de l’agir, le charisme qui apparaît clairement, est celui d’une union sponsale avec le Fils de Dieu. La « vie nouvelle » dont elle vit intensément elle-même et qu’elle propose à ses filles est celle d’épouses de Jésus-Christ. Angèle mentionne 12 fois l’expression « épouses du Christ » dans ses Écrits, 6 fois dans la Règle, deux fois dans les Avis, quatre fois dans le Testament. Certes, la spiritualité sponsale n’est pas inconnue dans la tradition de l’Église. Déjà au 3e siècle, Tertullien désigne la vierge chrétienne comme « épouse du Christ ». Un siècle plus tard, Saint Ambroise développe le thème en trois traités consacrés à la virginité. Au 4e siècle également, Saint Athanase, Saint Jérôme, Saint Grégoire de Nice appellent la vierge consacrée « l’épouse du Christ ». La terminologie s’était donc généralisée aussi bien en Orient qu’en Occident dans l’Église des premiers siècles.

A une époque où une grande partie de la vie religieuse était tombée en décadence et les vocations imposées par les familles pour des motifs purement humains, Angèle, par sa vie et par ses Écrits remet en honneur à Brescia, et en conséquence au sein de l’Église, la virginité consacrée au Christ-Époux. Ce sera notre première partie. Ensuite, nous envisagerons cette union sponsale au Christ, telle qu’elle apparaît dans ses Écrits. Enfin, nous verrons d’une manière particulière, et ce sera la troisième partie, la force transformante de son charisme dans l’histoire des Ursulines.

1 La force transformante du charisme d’épouse dans la vie d’Angèle.

Angèle, comme nous toutes, n’est pas née sainte. Sa vie de 65 années environ s’est déroulée dans un long processus d’acquiescement toujours plus profond à l’amour du Seigneur qui l’envahissait. Trouvons-nous des traces de cette évolution dans les témoignages laissés par ces contemporains ? Quelques indices nous montrent comment les interpellations du Seigneur l’ont amenée progressivement à se laisser conformer de plus en plus à Jésus-Christ, son "unique amour".

Les débuts de son itinéraire spirituel se placent très tôt, vers l’âge de 5 ou 6 ans. Les deux témoins les plus avisés, Antonio Romano et Agostino Gallo, concordent dans leur affirmation :

Tout d’abord, d’après ce qu’elle me dit, ayant entendu son père lire des livres religieux sur les Saints et sur les Vierges, elle commença à s’adonner, dès 1’âge de cinq ans à une vie sobre, pieuse et contemplative (Romano 936 r).
Je vous dirai - d’après ce que j’ai entendu plusieurs fois - qu’elle commença vers les cinq ou six ans à faire abstinence (grâce aux bons enseignements de son père), et à se tenir à l’écart des gens, afin de pouvoir s’adonner davantage à la prière et aux dévotions (Gallo 942 r).

Il est à noter que le récit de cette première "conversion" d’Angèle est immédiatement suivi d’une affirmation portant sur ses progrès spirituels : Elle persévérait toujours plus ardemment dans une telle vie (Romano 936r).Et plus elle avançait en âge, plus elle s’y adonnait, ainsi qu’à la vie contemplative. (Gallo 942 r)

Romano mentionne la mort de sa sœur, qui devait avoir lieu lorsqu’Angèle avait environ 15-16 ans. Cette mort la laisse anxieuse sur le sort éternel de sa sœur, si bien "qu’elle adressait au Seigneur des prières quotidiennes" à ce sujet. La vision de sa sœur, au milieu des anges, rayonnant de joie et de gloire, reste longtemps dans le souvenir d’Angèle et la conduit à un redoublement de ferveur :

Pensant toujours à cette vision, elle s’appliquait avec une ardeur de plus en plus grande aux jeûnes, aux abstinences et aux prières (Romano 936v).

Peu de temps après, la vie d’Angèle est endeuillée par la mort de ses parents, puis par son éloignement de Desenzano pour rejoindre la famille de son oncle à Salò. Qu’allait-elle devenir ? Du temps d’Angèle, où la jeune fille était destinée impérativement au mariage ou au cloître, l’état de célibat était pratiquement inexistant. Pourtant, c’est celui qu’Angèle choisit pour elle-même. Nous nous rappelons sa réaction intempestive, relatée par Bellintani, lorsqu’elle refuse de mettre en valeur sa belle chevelure blonde, parce qu’elle veut vivre uniquement pour Jésus-Christ. Ses habitudes de plus en plus prononcées de prière prolongée, de jeûne, de solitude indiquent déjà à son entourage sa pente spirituelle profonde. Une ouverture croissante à l’action du Seigneur amène Angèle, selon Agostino Gallo, à embrasser la vie de Tertiaire de Saint François, afin d’affirmer publiquement ses choix de vie spirituelle :

Elle finit par prendre l’habit du Tiers-Ordre afin d’avoir plus de facilité d’aller à la messe, à la confession, et à la communion. (Gallo 942r)

Ce texte est important, car il révèle chez Angèle un désir de plus en plus pressant de vie sacramentelle, au fur et à mesure que grandit son amour du Seigneur, et cela à l’encontre des usages établis à son époque. D’ailleurs Gallo continue son récit en constatant que du temps d’Angèle, « on ne permettait pas aux personnes laïques de communier souvent, comme ce fut le cas par la suite… » En effet, les Tertiaires, selon leur Règle, étaient invités à communier 4 fois par an, aux fêtes solennelles ; en cela, ils faisaient, d’ailleurs exception à la pratique générale, qui était celle de communier une fois par an à Pâques.

De retour à Desenzano, Angèle mène une vie pauvre, austère et priante, celle que son entrée dans le Tiers-Ordre avait affermie. « Elle chercha dans ses occupations domestiques, d’acquérir cette pureté et perfection de l’esprit qu’elle aurait voulu chercher dans un lieu solitaire » (Doneda 33). Ces « occupations domestiques » s’allient aux travaux des champs. « Au milieu de ces travaux, elle élevait son cœur à Dieu quand ses compagnes fatiguées prenaient leur repos ou leur réfection. Elle se retirait seule en un lieu caché et refaisait ses forces par la prière » (Doneda 39). Ainsi, Angèle cherchait et trouvait Dieu non seulement dans la prière et la pénitence, mais aussi dans ses occupations journalières, affermissant ainsi son union constante à Dieu.
L’irruption inattendue d’un message du ciel, survenu à Brudazzo, lorsqu’Angèle, jeune adulte, travaille à la moisson, l’oriente d’une manière plus précise vers la virginité pour le Christ, virginité qu’elle était appelée à rendre possible à d’autres, dans cette Compagnie « qu’elle allait fonder et qui allait s’étendre ». (Landini).

La vie d’Angèle commence à rayonner. Son entourage finit par remarquer son amour du Christ, qui se traduit en une affabilité affectueuse et amicale. Selon Faino, « Avec sa grande charité, elle s’était liée d’amitié non seulement avec les gens de sa terre ; mais avec ceux de tout la Riviera, qui l’invitaient avec empressement dans leurs maisons... Elle allait modestement chez les autres, s’adressant avec confiance à tout le monde, cherchant toujours à orienter une âme vers le ciel, ce qui était son but principal. » (Faino 24) Déjà se dessine une vocation personnelle d’apostolat par l’exemple et par la parole.

Envoyée par ses Supérieurs capucins à Brescia en 1516, afin de remplir une mission de consolation et d’encouragement auprès de Caterina Patengola, Angèle est invitée au bout d’un an par Antonio Romano à venir demeurer chez lui. Elle doit donc discerner quelle orientation prendre : retourner chez elle à Desenzano ? ou rester à Brescia ? Selon Bellintani, les motifs déterminant son choix de rester à Brescia sont spirituels : « une plus grande facilité pour recevoir les Sacrements, assister à la Messe, entendre les prédications », si bien qu’Angèle « se sépara de se famille, et renonça à toute occupation temporelle, afin de pouvoir davantage s’adonner aux exercices spirituels » (Bellintani Ms. 20). Cet événement marque une véritable rupture dans la vie d’Angèle : elle quittait effectivement tout - famille, maison, occupations habituelles - afin de suivre le Christ de plus près.

En 1524, elle a l’occasion rêvée de faire un pèlerinage en Terre Sainte. Il semble, d’après Bellintani, que c’est surtout lors de sa prière prolongée au Mont Calvaire qu’Angèle reçoit une confirmation de la grâce de virginité pour elle-même et pour ses filles à venir :

C’est là qu’elle conçut l’esprit de virginité qu’elle communiqua si largement à tant d autres épouses du Christ. C’est là qu’elle fut toute transformée en une nouvelle créature, recevant un être nouveau.

N’est-ce pas une grâce semblable que reçut Marie de l’Incarnation, après la vision du sang du Christ ?

Dans le lieu même où la croix fut plantée... naquit la Compagnie, grâce aux prières ferventes et aux larmes abondantes d’Angèle... Comme Saint François obtint... le don de la pauvreté évangélique, sœur Angèle obtint sur le Calvaire le don et l’esprit de virginité (Bellintani, Queriniana 14, f. 13 r).

La naissance spirituelle de la Compagnie dans le coeur d’Angèle ne date certes pas uniquement du Mont Calvaire, mais il est à remarquer que c’est après son pèlerinage en Terre Sainte, puis à Rome l’année suivante, qu’Angèle commence à manifester certains dons charismatiques : annonce explicite de la foi, explication de la Sainte Écriture, paroles persuasives menant à la conversion de son entourage, oeuvres de justice et de paix, capacité de lire dans les âmes. En même temps, peu à peu se constitue autour d’elle un groupe de femmes et de jeunes filles désireuses de vivre comme elle dans la virginité, toutes données à Jésus-Christ.

Lorsqu’arrive le 25 novembre 1535, date officielle de la fondation de la Compagnie, on peut deviner la joie qu’éprouvait Angèle de pouvoir se consacrer officiellement, au milieu des 28 autres jeunes filles, à Celui qu’elle appelle « son amour ». Selon Doneda, d’anciens livres de la Compagnie, aujourd’hui perdus, relatent qu’elle fit personnellement le vœu de virginité et encourageait ses compagnes qui le désiraient à faire de même. A la mort de la fondatrice, une quarantaine de Vierges avaient déjà prononcé ce vœu, selon la liste écrite dans le « Libro Rosso » de la Compagnie.

En1568, lors du Procès de Béatification, Antonio Romano, témoin direct de la vie de la Madre pendant une période de quatorze années, note ses progrès en vertu, et parallèlement, le rayonnement d’Angèle parmi la population bresciane :

Sa sainteté grandissait de jour en jour. La renommée de sa vie très pieuse se répandait dans la population, de sorte que de très nombreuses personnes de la cité de Brescia accouraient à elle pour obtenir quelque grâce du Seigneur par la médiation de ses ferventes prières, ou pour apaiser quelque discorde. (Romano 937v).

Comment les contemporains ont-ils pu se rendre compte de la « sainteté grandissante" d’Angèle, et donc de la force transformante de son charisme personnel d’épouse du Christ ? Si l’on compare son comportement pendant ses jeunes années à Salò avec le témoignage de Chizzola lors du Procès Nazari, on peut d’une certaine manière mesurer le chemin parcouru.

Les récits de Bellintani, recueillis auprès de la famille et des contemporains d’Angèle à Salò, nous dépeignent une Angèle vive, aux réactions intempestives, voire colériques : Elle sort noircir sa chevelure dès qu’on lui suggère une attirance due à ses beaux cheveux blonds. Elle refuse, un jour de Pâques, de toucher au repas qu’elle avait aidé elle-même à préparer, et se fait servir par un voisin, au vu et su de sa famille, un peu de poisson et de pois chiches, restes de la veille. Probablement voulait-elle protester ainsi contre l’abondance et la recherche de mets choisis. De colère, elle jette une poignée de terre sur un plat bien garni qu’on lui offrait dans un milieu mondain où elle avait été entraînée malgré elle.

L’ayant observée vers la fin de sa vie, Giacomo Chizzola constate chez elle une personnalité unifiée :

À vrai dire, rien de mauvais ne se manifestait en elle, puisqu’elle était étrangère à toute ambition, à la vanité, à la colère. Elle se plaisait seulement dans l’humilité, dans une vie de contemplation et de piété, persévérait dans ce genre de vie et dans cette voie du Seigneur au moyen de jeûnes, d’abstinences, de prières et de vigiles. (Chizzola 940v-941)

La discrétion personnelle d’Angèle laisse peu d’indications sur la manière dont elle vivait personnellement sa consécration et son amour du Christ. L’union d’Angèle avec le Fils de Dieu devient si intime, si étroite, si aimante, si transformante, que cela transparaît dans ses Écrits. Les paroles mêmes du Christ deviennent les siennes. Sa prière devient la sienne. Ses intérêts pour le salut de tous les hommes deviennent les siens. Et en cela, Angèle se laisse guider par l’Esprit du Christ, qui la transforme tout entière. Remarquons qu’Angèle ne se nomme jamais personnellement comme « Épouse du Christ » ; c’est un titre quelle réserve à ses filles, tout en s’attribuant celui de « servante ». Mais Jésus-Christ est son « amour », « Celui qui m’aime ». C’est dans cette perspective qu’elle se voit : comme objet d’un amour gratuit, extraordinaire, qui englobe tout son être.

Ses Écrits nous révèlent la haute estime qu’elle avait de la vocation de ses filles et les moyens qu’elle leur proposait pour vivre effectivement et fidèlement comme « épouses du Fils de Dieu ». Ce sera l’objet de notre deuxième partie.

II L’union sponsale au Christ dans les écrits d’Angèle

1. Le choix de Dieu

La virginité, selon Angèle, est un contrat d’Alliance entre Dieu et celles qu’Il a choisies, alliance prévue de toute éternité :

Dieu a voulu dans son conseil éternel élire en dehors de la vanité du monde, beaucoup de femmes, spécialement es vierges, c’est-à-dire, notre compagnie (T Prol 5).

Appartenir à cette « si noble famille » (T Prol. 11), est « une dignité nouvelle et étonnante » (R Prol. 8), dont nous avons continuellement à rendre grâce :

Vous devez le remercier infiniment de ce qu’à vous spécialement Il ait accordé un don si exceptionnel (R Prol 5).

Le choix de Dieu n’implique rien de moins que d’être appelées à la dignité d’épouses du Fils de Dieu.

Vous avez été choisies pour être les vraies et virginales épouses du Fils de Dieu (R Prol. 7). Nous sommes appelées à une vie tellement glorieuse que nous sommes épouses du Fils de Dieu et que nous devenons des reines au ciel (R Prol 17).

Aux Matrones, Angèle rappelle l’importance de leur mission : "Quelles beauté et dignité nouvelles que d’être « mères des épouses du Roi des rois et du Seigneur des seigneurs... épouses, non pas d’hommes de ce monde, qui vont mourir et qui sont désagréables, mais de l’immortel Fils du Dieu éternel » (T 4 12-14).

2. Dieu s’engage dans son Alliance

Puisqu’il s’agit d’une Alliance, Angèle évoque les engagements de l’Époux vis-à-vis de l’Épouse. Avant tout, il s’agit de l’amour : Il est « celui qui nous aime, nous toutes » (Av 5, 38 ; Der Av 23) ; Il est notre véritable et « unique trésor » (Av 5 43). Il ne « veut que notre seul bien et notre seule joie » (R 10 18). Il est Celui qui nous anime par sa présence continuelle.

Que toujours votre principal refuge soit de vous rassembler aux pieds de Jésus-Christ... ainsi, sans aucun doute, Jésus-Christ sera au milieu de vous (Dern. L 3,5).

Cette présence ne nous quittera jamais, même dans la vieillesse, car alors nous serons encore « assistées et servies comme de vraies épouses de Jésus-Christ » (R 11, 29).

Il nous enseigne et nous donne sa lumière : « Il vous éclairera et vous instruira en vrai et bon maître sur ce que vous aurez à faire » (Dern. L 5). Non seulement Il nous instruit par sa Parole - les Écrits d’Angèle sont tissés de citations de l’Évangile - mais, par son exemple, Il nous invite à l’humilité, à l’obéissance, à la douceur, au service et à l’amour fraternel. Il ne nous abandonnera jamais dans les nécessités que nous pourrions éprouver

Qu’elles tiennent encore ceci pour très certain : que jamais elles ne seront abandonnées dans leurs besoins. Dieu y pourvoira admirablement. Combien de seigneurs, de reines et autres grands personnages, malgré leurs richesses et leur puissance, ne pourront trouver un vrai soulagement en tel ou tel besoin extrême. Et elles, au contraire, malgré leur pauvreté, trouveront consolation et réconfort (Av 5,31-34).

Surtout, après avoir vécu 33 années « en ce monde par amour pour nous » (R 5 12), après avoir « répandu son sang pour notre amour » (R 5 25 ; T Prol 25), Il nous attend au moment de notre mort, « pour nous conduire à la gloire céleste » (R 11, 36).

3. Notre réponse à cet appel

L’Alliance que le Christ Époux nous propose suppose de notre part une réponse engagée, joyeuse et libre :

Celle qui devra entrer ou être admise dans cette Compagnie doit être vierge et avoir 1a ferme intention de servir Dieu en cette sorte de vie. Et puis, qu’elle y entre joyeusement et de sa propre volonté (R 1 1-4) .
  • a) « la ferme intention de servir Dieu »

A ce choix de Dieu correspond l’invitation à « vivre de tout votre pouvoir comme il est demandé aux véritables épouses du Très-Haut » (R Prol 32). La virginité de cœur implique aussi la volonté de « servir Dieu », car Angèle veut affermir en nous le désir d’être au service de Celui qui nous a choisies, quelle que soit notre occupation, quel que soit le lieu ou la communauté où ce service m’est demandé. Il n’y a rien - aucune circonstance, aucune personne, aucune difficulté - qui peut nous empêcher d’être entièrement au service de Celui qui nous a choisies.

  • b) « Qu’elle y entre joyeusement. »

Le propre de l’épouse c’est de rencontrer Celui qu’elle aime dans la joie. Ainsi toutes nos rencontres avec le Christ, dans l’oraison, dans la prière commune, dans le bouleversement de nos projets personnels, dans nos activités choisies ou reçues de Lui, sont des occasions de rencontre dans la joie. Je me souviens - et beaucoup parmi vous pourraient raconter le même souvenir - de la joie qui envahissait ma mère vers 17 heures le soir, à l’approche du retour de mon père. A ce moment, elle enlevait son tablier ou son vêtement de travail, elle se recoiffait, prenait une robe plus belle, et ses yeux brillaient de l’attente joyeuse de son retour. Ainsi, nos rencontres quotidiennes avec le Christ sont vécues dans la joie de sa présence : « Qu’elle soit joyeuse et toujours pleine de charité, de foi et d’espérance en Dieu » (R 9 11).

  • c) « Qu’elle y entre de sa propre volonté. »

En un temps où l’entrée en religion était le fruit d’une décision parentale, Angèle demandait aux gouvernantes et aux gouverneurs de la Compagnie d’entrer en relation avec les parents ou les employeurs de la jeune fille, afin de s’assurer de sa liberté et d’empêcher que dans la suite, ils ne fassent obstacle à son engagement dans la Compagnie (cf. R 1 7).

4. Les qualités de notre vie d’Épouse

  • a) aimer en retour

Par dessus-tout, il s’agit d’aimer le Christ, notre Époux « en faisant volontairement à Dieu le sacrifice de son propre cœur » (R 9 2), en ayant « toujours brûlante au cœur la charité » (R 9 22), en mettant notre « espérance et notre amour en Dieu seul, et non dans une personne vivante » (Av 5 22), en mettant « tout son bien et tout son amour et tout son plaisir... en Dieu seul » (R 10 : 9,13).

En aimant ainsi, la vierge de Sainte Ursule cherche à Lui faire honneur et à Lui plaire : « Qu’elles fassent honneur à Jésus-Christ à qui elles ont promis leur virginité et leur être tout entier » (Av 5 21), afin « de plaire le plus possible à Jésus-Christ leur Époux » (T 4 3).

  • b) adopter le style de vie d’une Épouse du Très-Haut

« L’infinie bonté de Dieu » nous accompagne et nous soutient dans notre vie quotidienne d’Épouse, imprimant à notre comportement un style de vie particulier. C’est Lui qui nous aide à être « empressée à la prière, aussi bien mentale que vocale » (R 5 1) et « à prier toujours, d’âme et d’esprit » (R 5 5), à prier pour soi, pour ses parents et amis, pour le monde entier (R 5 23-24). C’est Lui qui inspire par son exemple le jeûne matériel qui mène « au vrai jeûne spirituel » (R 4 3-4), et qui nous invite à assumer ses intérêts à Lui, en priant à différentes époques de l’année pour les pécheurs, pour tout le peuple chrétien, et même pour les personnes ferventes (R 4 :11,13,16). C’est Lui qui nous invite à la joie sans fin :

Combien elles doivent jubiler et faire fête, puisque dans le ciel est préparée pour toutes et pour chacune, une à une, une nouvelle couronne de gloire et d’allégresse, pourvu qu’elles demeurent fermes et stables dans leur résolution (Av 5 25).

En outre, il y a des comportements concrets qui caractérisent le style de vie de l’Épouse : porter des vêtements « modestes et simples », de couleur sobre et foncée, à l’instar des couleurs chaudes et chatoyantes que les peintres de la Renaissance ont fixées sur leurs toiles. Angèle recommande à ses filles, vivant dans le monde, d’éviter les fréquentations légères, les messages secrets, les familiarités avec des hommes, même réputés vertueux, les divertissements tels que noces, bals, tournois mondains, les bavardages dans les rues (R 3 passim). Il s’agit de se conserver « intactes et chastes, et qu’en chacun de leurs faits et gestes, elles se comportent avec honnêteté et prudence » (T 4 4-6).

Elle recommande de manger et boire pour mieux servir Dieu, de dormir le nécessaire, d’être réservées et sobres dans la manière de rire, de n’accepter que des conversations convenables, de prononcer des paroles sages et aimables portant à la concorde et à la charité, de supporter tout avec patience et charité, de mettre la paix et la concorde partout où elles se trouvent (Av 5 6-16).

L’amour de l’Épouse va englober tous ceux que le Christ met sur son chemin, tous ceux à qui elle est envoyée : « Que toutes nos paroles, nos actions et nos comportements soient toujours un enseignement et un motif d’édification pour qui aura affaire avec nous » (R 9 21). Le témoignage de la joie (v. 11), de la vérité (v. 14), de la charité, de la foi et de l’espérance (v. 11) découle d’un cœur qui ne cherche qu’à aimer. Avec réalisme, Angèle ne craint même pas de préciser les attitudes contraires à l’amour :

Par dessus tout, quelle garde le cœur pur et la conscience nette de toute pensée méchante, de toute ombre d’envie et de malveillance, de toute discorde et mauvais soupçon, et de toute autre inclination et volonté mauvaises (R 9 7-10) sans répondre avec arrogance, sans faire les choses de mauvais gré, sans rester en colère, sans murmurer, sans rapporter quoi que ce soit de mal (R 9 : 15-19),

Enfin, Angèle trace pour ses filles, désireuses de « plaire à l’Epoux », tout un chemin de combat spirituel, en vue d’une transformation progressive en Celui qu’elles sont appelées à aimer.

  • c) affronter courageusement le combat spirituel

Dès les premières lignes de sa Règle, Angèle engage ses filles dans un combat spirituel vigoureux, qui ne connaît pas de trêves. Après les avoir mises en présence du Dieu qui les a choisies « pour être de vraies et virginales épouses du Fils de Dieu » (R Prol 7), elle les invite à la reconnaissance, voire à l’étonnement d’avoir été choisies pour cette "dignité nouvelle et stupéfiante » (v. 8). Mais, « noblesse oblige » ! Elle les engage immédiatement dans une voie de fidélité à cet appel, en en prenant les moyens :

Efforcez -vous de tout votre pouvoir de vous conserver dans l’état où Dieu vous appelle ; et de chercher et vouloir tous les moyens et toutes les voies nécessaires pour persévérer et progresser jusqu’à la fin, car il ne suffit pas de commencer si l’on ne persévère pas aussi (v. 9-11) .

Dans la suite du Prologue de la Règle, elle propose les moyens qui favorisent cette conversion permanente destinée à « revêtir le Christ Jésus » : écoute et mise en pratique de la Parole de Dieu, vigilance, confiance, joie et courage.

En premier lieu vient l’écoute de la Parole de Dieu, écoute qui stimule le désir et l’effort pour « conserver cette voix de vérité et ce bon désir ». (v. 12). Ensuite, Angèle invite à la vigilance, car il nous faut être avisées et prudentes ; en effet, plus l’entreprise où l’on s’engage a de valeur, plus elle comporte fatigues et dangers. (v. 18)

Les sources de ces « fatigues et dangers » sont énumérées avec réalisme : les aléas de la nature, « l’eau, l’air et la terre » ; nos propres tendances au mal : « Notre chair et notre sensualité ne sont pas encore mortes », (v. 20), et, surtout, les « ruses et astuces » du diable qui « jamais ne se repose » (v. 21).

Une vigilance attentive s’impose donc, mais elle est tout de suite étayée par la confiance, par une foi et une espérance « fermes et inébranlables, en l’infinie bonté de Dieu » (R Prol 25). Alors, « ne vous effrayez pas » (v. 22), car si nous cherchons habituellement à vivre selon notre vocation et à suivre la Règle, non seulement « nous surmonterons facilement tous les périls et adversités, mais encore nous les vaincrons avec grande gloire et grande joie » (v.25).

Le Prologue se termine sur une assurance joyeuse de victoire, car « chacune de nos douleurs et tristesses se changera en joie et allégresse » (v. 27). Cette ambiance virile de courage et de joie nous stimule à garder « le cœur large et plein de désir » (v.32).

Le désir de notre cœur, que nous avons à garder continuellement devant les yeux, c’est Jésus-Christ, 1’Epoux bien-aimé, qui « nous aime »(Dern Av 23). Il s’agit de Lui « faire honneur » (Av 5 21), de « mettre notre espérance et notre amour en Lui seu » (Av 5 22), d’essayer de « Lui plaire le plus possible ». (4e L 3). Angèle en précise les moyens.

  • d) Les moyens qui assurent la transformation

Les moyens classiques de conversion permanente qu’Angèle propose sont ceux qu’elle a expérimentés elle-même : prière, jeûne, vie sacramentelle, conseils évangéliques, communion dans la vie fraternelle, et tout cela dans une perspective de durée et de progrès. Angèle propose de « prier toujours d’âme et d’esprit à cause du besoin continuel que l’on a du secours de Dieu » (R 5 5). Si le besoin est continuel, la prière doit l’être aussi et s’inscrit ainsi dans le temps. L’Office de la Sainte Vierge émaille les heures de la journée. « L’oraison mentale » est à vivre « chaque jour » (R 5 15), car c’est tous les jours que nous cherchons à ce que le Seigneur « illumine les ténèbres de notre cœur » (v. 16), « affermisse nos affections et nos sentiments, pour qu’ils ne se détournent ni à droite ni à gauche » (v. 18) et ne nous cachent pas sa « Face resplendissante » (v 19). Et c’est tous les jours - et même de nuit ! - qu’Angèle propose de « crier vers le ciel », qu’on soit en train de "marcher, d’être debout, de travailler, de réfléchir" (v.22).

Ce regard sur 1e présent n’obnubile pas le retour au passé et l’évaluation de nos attitudes antérieures : Angèle exprime le regret « d’avoir tant tardé à se mettre au service de sa divine Majesté » (v 27). Alors que le Seigneur nous éclaire au fur et à mesure sur la profondeur de son invitation à entrer en communion d’amour avec Lui, nous découvrons continuellement de nouveaux « retards » à correspondre à cet amour. Nous nous rendons compte de notre manque de docilité intérieure, « d’obéissance à ses divins préceptes », et de la faiblesse de notre générosité à le suivre sur la voie de la croix, car, dit-elle, « toute adversité m’a été dure à cause de mon peu d’amour pour toi » (v. 27-31).

Tout en constatant notre être de pécheur, Angèle invite à s’élancer avec confiance vers Celui qui est notre « seule vie », notre « unique espérance » (v 35) et de tout lui offrir : « affections et passions », liberté, volonté, « pensées, paroles actions », tout ce qui est « à nous, en nous et hors de nous »" (v 41). Notons qu’elle propose cette attitude d’offrande tous les jours (v 15), au long du cheminement quotidien qui évolue au gré des événements providentiels qui nous façonnent.

Lorsqu’il s’agit du jeûne, qui constituait à son époque un des principaux actes de la vie chrétienne, Angèle le situe dans la ligne du progrès spirituel, car « le. jeûne corporel ... est comme un moyen et une voie pour arriver au vrai jeûne spirituel » (R 4 1-2). Cependant, lorsqu’ Angèle en vient à préciser les jours et les époques, elle élargit la notion de progrès personnel en une ouverture apostolique, car c’est partout que « les sens, les appétits et la sensualité... semblent dominer dans le monde » (v 10). Pour les chrétiens qui commettent « tant d’actions dissolues, comme cela est plus que visible à tous », elle propose de jeûner et de prier, afin « d’implorer, devant le trône du Dieu Très-Haut, miséricorde » (v 11). De même pour tout le « peuple chrétien », (v 13) et, en particulier pour « les élus, bien disposés » à recevoir les dons de l’Esprit (v 16).

Notre cheminement à la suite du Christ nous amène inéluctablement à épouser ses intérêts, ceux du Royaume, ceux du salut de chaque homme pour lequel Il a donné sa vie, ceux « de ces pauvres créatures qui ne te connaissent pas et ne se préoccupent pas de participer à ta Passion très sacrée ». (R 5 31-32).

Nous avons vu combien la vie sacramentelle avait été déterminante pour Angèle dans ses choix de vie. Elle en mesurait la portée pour une conformité de plus en plus grande au Christ. Malgré la désaffection de son époque, et contre les usages courants, elle propose à ses filles une fréquence et une régularité qui devaient surprendre ses contemporains : « Que chacune aille à la Messe chaque jour et en entende au moins une entière » (R 6 1). Angèle avait personnellement expérimenté que « dans la sainte Messe, se retrouvent tous les mérites de la Passion de notre Seigneur, et plus on y assiste avec grande attention, foi et contrition, plus on participe à ces mérites bénis et plus grande est la consolation qu’on reçoit » (R 6 3-4). Elle nous invite ainsi à dépasser toute habitude ou monotonie, pour progresser dans notre union au Sacrifice du Christ. Quant à la communion, elle propose à chaque assistance à la Messe une « communion en esprit » (R 6 5), et « chaque premier vendredi du mois » une communion effective (R 7.14).

De même, elle « exhorte à la confession fréquente, remède nécessaire aux plaies de nos âmes ». (R 7 1) Cette fréquence est précisée : « au moins une fois par mois ». A cela s’ajoutent la confession et la communion « dans sa propre paroisse aux fêtes solennelles » (R 7 13-14), ce qui devait porter témoignage dans le milieu ou les sœurs étaient connues.

Trouvons-nous les mêmes préoccupations de progrès spirituel dans les chapitres consacrés aux conseils évangéliques ? Lorsqu’il s’agit d’obéissance, Angèle affirme que celle-ci est « comme une grande lumière qui rend bonne et agréable chacune de nos œuvres » (R 8 4), lumière continue qui peu à peu nous transforme dans une docilité de plus en plus grande à la volonté du Père. Cette lumière est oeuvre de l’Esprit Saint qui nous « envoie continuellement ses conseils et inspirations », et dont nous « entendrons d’autant plus clairement la voix que nous aurons la conscience plus purifiée et plus nette » (R 8 14-15). Une perception intérieure de plus en plus consciente et affinée de l’action de l’Esprit conduit à un plus grand amour, à « obéir à Dieu et à toute créature par amour de Dieu » (R 8 17).

La virginité de « l’épouse du Très-Haut » (R 9 6) est caractérisée par un amour joyeux : « Qu’elle soit joyeuse et toujours pleine de charité, et de foi, et d’espérance en Dieu » (R 9 11). Cet amour informe toute notre vie : « Que toutes, nos paroles, nos actions et nos comportements soient toujours un enseignement et un motif d’édification pour qui aura affaire avec nous, ce qui suppose que nous ayons toujours brûlante au cœur la charité » (R 9 21-22). Remarquons l’importance donnée au témoignage. L’ouverture apostolique se trouve donc conditionnée par notre amour d’épouse pour Jésus-Christ.

Cet amour mène au dépouillement progressif des « choses créées » et de « soi-même » (R 10 4-5), dépouillement qu’Angèle énumère : « ce qu’on possède », puis viennent « la nourriture, les satisfactions de la table » ; les relations humaines – « les parents et amis » - et surtout « soi-même, ses propres ressources, son savoir » (cf. R 10 9-12). Ce dépouillement, caractéristique de la « vraie pauvreté d’esprit » (v 3) se vit dans un contexte de foi : « En Dieu il a tout son bien » et « avec Dieu il a tout »" (v 6), mais surtout il vit un amour confiant et joyeux, d’abandon « en Dieu seul, en sa seule Providence bienveillante et ineffable » (v 13), car Il « ne veut que votre seul bien et votre seule joie » (v 18).

Si Angèle exhorte à dépouiller « son cœur de toute affection aux choses créées... et de soi-même » (R 10 3), ce n’est certes pas dans une perspective négative ni volontariste. Ce dépouillement du cœur mène à un amour plus vrai, plus profond, qui se manifeste particulièrement dans les relations fraternelles. Angèle en donne l’exemple. Elle se nomme elle-même notre « fidèle amie » (Dern Av 25), qui « nous voit et nous connaît », qui « peut et veut nous aider » (Av 5 36-37), et surtout, qui reste présente à chacune, car, dit-elle, « Je suis continuellement au milieu d’elles avec Celui-là qui m’aime, ou plutôt qui nous aime toutes » (Av 5, 38).

Elle insiste autant sur l’union des « cœurs » que sur l’union des « volontés » (Av 5 20 ;, Dern Av 1,12,15 ; Test 10 7). Cet amour mutuel est appelé à se développer en « nous estimant, nous aidant, nous supportant en Jésus-Christ » (Dern. Av 2). L’union et la concorde sont à « désirer », « rechercher », « embrasser », « retenir de toutes nos forces » (Dern. Av 11-14). Angèle fait ainsi appel à des attitudes qui se répètent et se prolongent, et qui donnent l’assurance que nous sommes "dans la grâce du Seigneur" (T 10, 10). Nous sommes invitées à poursuivre notre route vers Lui, car « s’aimer et être unies ensemble sont le signe certain que l’on marche dans la voie bonne et agréable à Dieu » (T 10 12).

Enfin, les conseils d’Angèle mènent les épouses du Christ à faire, dans un grand élan d’amour, l’offrande de toute leur vie.

5. L’offrande de l’Épouse

La preuve suprême de l’amour est dans l’offrande de sa vie. Notre amour d’Épouse est un trésor, un « joyau sacré » à conserver à tout prix : « Que chacune soit prête à mourir plutôt que de consentir jamais à (le) souiller et à (le) profaner » (R 9 23). Ces paroles ont été vécues concrètement par plusieurs Ursulines martyres, en Pologne, au Salvador, en Afrique centrale ; elles n’ont pas hésité à donner leur vie pour rester fidèles à Celui qui les avait choisies et aimées.

Cependant, la plupart d’entre nous sont invitées à offrir notre vie dans le « goutte-à-goutte » quotidien. L’offrande qu’Angèle propose au Seigneur, « seule vie et unique espérance », est celle du coeur, même « misérable et impur », ce cœur appelé à brûler « dans la fournaise ardente de son divin amour ». Elle nous invite à Lui offrir notre liberté, nos pensées, paroles et actions, « tout ce qui est à moi et hors de moi. Tout cela je le dépose aux pieds de ta divine Majesté. Et je te prie de daigner le recevoir, bien que j’en sois indigne » (R 5 35-43). Il s’agit de l’acte suprême de l’Alliance : après avoir tout reçu du Christ Époux, Lui remettre avec amour tout ce que nous faisons, tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes.

Après avoir tracé avec tant de soin les qualités que l’Epouse est appelée à revêtir, Angèle veut nous assurer de sa présence auprès de nous, présence de mère, présence d’amie qui guide et stimule celles qui lui sont confiées.

Angèle réalise que sa responsabilité à l’égard de la Compagnie lui a été donnée par le Seigneur Lui-même :

Il lui a plu dans sa bonté infinie de se servir de moi comme de son instrument pour son œuvre, une telle œuvre et si grande, quoique je fusse de moi -même une servante très insuffisante et très inutile. Il m’a aussi, dans sa bonté habituelle, donné et accordé une telle grâce et un tel don que j’aie pu les gouverner selon sa volonté et pourvoir à leurs nécessités et à leurs besoins, surtout en ce qui contribue à les diriger et à les maintenir dans l’état de vie auquel elles ont été élues (Test Prol 6-9).

Pour nous aider à nous « maintenir dans l’état de vie » pour lequel le Seigneur nous a choisies, Angèle promet sa présence continuelle parmi nous :

Je suis continuellement au milieu d’elles avec Celui-là qui m’aime, ou plutôt qui nous aime, nous toutes. Dites-leur qu’elles désirent me voir non pas sur la terre, mais au ciel, où est notre amour" (Av 5, 38)

Cette présence est renforcée par celle des supérieures qu’elle envoie en son nom « sauvegarder un tel trésor qui est le sien » (Av Prol 12). « I1 ne peut y avoir de tâche plus digne que celle-là, être les gardiennes des épouses du Très-Haut » (Av Prol 8), qui mettent toute leur intelligence et leur sollicitude à ce que leurs « chères enfants soient parées de toutes sortes de vertus et de manières royales et belles, afin qu’elles puissent plaire le plus possible à Jésus-Christ leur Époux » (T 4, 13).

Ainsi, la virginité, selon Sainte Angèle, est essentiellement caractérisée par l’amour, amour de l’Épouse qui veut répondre à l’appel de Jésus-Christ, son Époux, en essayant de « lui plaire le plus possible » et en « persévérant fidèlement et avec allégresse dans l’œuvre commencée » (Dern. L 22).

Ce charisme fondamental dans la vie et les Ecrits d’Angèle, sous quelles formes a-t-il été vécu depuis la fondation jusqu’à nos jours ? Nous esquisserons brièvement la manière dont les Ursulines, siècle après siècle, ont voulu incarner dans leur époque leur vie d’épouse de Jésus-Christ.

3 le charisme vécu à travers l’histoire des Ursulines

Le charisme d’Épouse a transformé Angèle jusqu’à la fin de sa vie. Ce charisme elle nous l’a transmis. Nous l’avons reçu. Il peut être comparé à une rose : d’abord en bouton, la rose laisse peu à peu chaque pétale se détacher, formant ainsi une couronne qui s’épanouit vers le ciel. Le charisme initial d’Angèle, celui d’une épouse aimante du Fils de Dieu a été vécu ainsi à l’origine par des centaines de ses filles, membres de la Compagnie de Sainte Ursule. Tel fut d’ailleurs l’objectif de la fondation : Le préambule d’une ancienne Règle manuscrite, attribué à Angèle et rapporté par Doneda l’explicitait : « Nous avons institué une petite règle pour celles qui voudraient servir Dieu dans la virginité ou le veuvage ».(Doneda 48).

Vers 1560, donc vingt ans après la mort d’Angèle, un pétale se détache et s’épanouit, celui de la catéchèse. Répondant à la fois au désir d’Angèle d’assumer les intérêts du Christ Époux, d’offrir sa vie, si nécessaire, pour éclairer ces misérables créatures qui ne te connaissent pas (R 5, 31), et obéissant à la règle d’adaptation donnée par la fondatrice, les Ursulines de Brescia et de Milan sont adonnées avec ferveur à la catéchèse paroissiale. Cet enseignement est rapidement accompagné d’une formation humaine - lecture, écriture, calcul - car les Ursulines se rendent compte que la foi doit se greffer sur une formation intégrale de la personne humaine.

Vers l’année 1585, un nouveau pétale se forme, fondé, lui aussi sur un désir véhément de Sainte Angèle, celui de vivre dans l’unité et la communion, à la suite du Christ qui avait prié pour que Tous soient un. La force transformante de son charisme conduit les Ursulines à une vie communautaire institutionnalisée. Elle était déjà sous-jacente dans les Écrits d’Angèle et dans la pratique de ses premières filles, qui vivent de plus en plus ensemble leur désir d’union. Cette nouvelle évolution de la famille d’Angèle allait conduire les Ursulines, peu à peu, à une nouvelle adaptation.

Pour répondre aux désirs de l’Église après le Concile de Trente, les communautés d’Ursulines se transforment en monastères, tout en gardant un équilibre entre vie contemplative et vie active. Angèle n’avait-elle pas recommandé le « double amour », amour de Dieu et amour des âmes et la fidélité à la voix de l’Église ? Ce nouveau pétale allait durer trois siècles et harmoniser dans le coeur des Ursulines leur désir intense d’assumer les intérêts de leur Époux, Rédempteur et Sauveur de toute l’humanité. Ces grandes priantes sont aussi de grandes apôtres. Nous avons vu comment Marie de l’Incarnation, la première, suivie de beaucoup d’autres Ursulines, n’ont pas hésité à quitter leur patrie pour éduquer à la foi des milliers de jeunes et d’adultes.

Angèle savait que son oeuvre allait grandir et s’étendre dans le temps et dans l’espace. N’a-t-elle pas dit à Cozzano plusieurs fois son désir que le monde entier vienne sous sa règle, montrant ainsi une certaine conscience prophétique de l’internationalité de son œuvre ? Au 20e siècle un nouveau pétale se détache, celui du regroupement des monastères d’Ursulines, qui dépasse les frontières du pays de fondation.

Conclusion :

Une des dernières paroles d’Angèle, peu avant sa mort, est un encouragement à accueillir avec joie ce chemin de conversion permanente : « Encouragez donc vos filles à poursuivre courageusement l’œuvre commencée et en même temps, réjouissez-vous » (Der Av 21), dit-elle aux Colonelles.

D’ailleurs Angèle est tellement convaincue de la possibilité de progrès de chacune qu’elle en avertit les supérieures à plusieurs reprises :

« Sans aucun doute vous verrez des choses admirables si vous orientez tout vers la louange et la gloire de sa Majesté et vers le bien des âmes » (Prol Av 18). Elle invite au « discernemen »" et à la « charité » pour « reprendre », « conseiller », « exhorter au bien » ou « détourner du mal », et cela selon le « lieu », le « temps », et « selon ce que sont les personnes (Av 2, 2,5,6). Il s’agit d’un véritable accompagnement spirituel adapté à chacune, en vue de son progrès, et d’une invitation à prendre la personne comme elle est, au niveau où elle se trouve, pour l’aider à aller plus loin.

Le témoignage personnel est pour Angèle est un facteur puissant pour stimuler les soeurs à progresser : « Faites donc en sorte que, à votre exemple aussi, elles s’encouragent et s’entraînent à vivre vertueusement ». (Av 6 6).

Angèle propose d’utiliser les ressources matérielles pour aider les soeurs à cheminer dans les voies de la conversion, et cela, afin de diriger « tout pour le bien et le profit spirituel de vos chères enfants... inviter et pousser à un plus grand amour... à un plus grand progrès spirituel ». (T 9, 8-9, 13).

De plus, Angèle manifeste une confiance illimitée en l’action de Dieu et en la générosité de ses filles, confiance qu’elle veut communiquer aux supérieures locales : « Toutes sont créatures de Dieu. Et vous ne savez pas ce qu’il veut faire d’elles. En effet, comment pouvez-vous savoir, vous, si celles qui vous paraissent les plus insignifiantes et les plus dépourvues ne vont pas devenir les plus généreuses et les plus agréables à sa Majesté ? » (Av 8, 2-3) Même sur celle qui paraît plus faible, parce qu’elle a « beaucoup de, peine à renoncer à des fanfreluches ou autres frivolités du même genre » (T 6, 2), Angèle jette un regard d’espérance : Il peut se faire qu’une personne ait mis toute la force de son attachement dans une bagatelle, de sorte que, s’étant vaincue sur ce point-là, aucun autre ne lui sera plus trop difficile » (T 6, 4). Elle laisse ainsi toute possibilité au progrès.

Enfin, elle nous laisse un dernier conseil : Il s’agit non seulement de « persévérer », « fidèlement et avec allégresse dans l’œuvre commencée » (Dern. L 21-22), mais d’éviter de ralentir sa marche vers le Christ : « Gardez-vous, gardez-vous, dis-je, de perdre votre ferveur » (Dern. L 23). Pour nous y aider, Angèle reste présente parmi nous : « Je vous embrasse et je donne à toutes le baiser de paix, en suppliant Dieu de vous bénir » (Dern. L 27-28).

Le Concile Vatican II a fait éclore un nouveau pétale : la force transformante de notre charisme nous a fait prendre une conscience accrue non seulement de notre charisme de fondation, mais aussi des besoins d’un monde en pleine évolution. Et les Ursulines ont entendu et suivi de nouveaux appels vers une éducation au sens large : une proximité plus grande avec ceux qui nous entourent, une réponse à la soif d’absolu qui imprègne tant de cœurs de nos contemporains, un besoin d’aider les plus pauvres et d’être des messagères de paix dans notre entourage.

Aujourd’hui, nous devinons la lente éclosion d’un nouveau pétale, dont nous ne connaissons pas encore la forme. Mais nous sentons un besoin de plus en plus pressant à plus d’intériorité et à des relations chaleureuses d’entraide et de réciprocité... proximité avec le Seigneur, proximité avec les autres. Et toujours les conseils d’Angèle nous ramènent à notre source de vraies et virginales épouses du Fils de Dieu (R Prol 7). Elle termine en nous exhortant à rester ouvertes, pour que les pétales de notre vie continuent à s’épanouir : « Soyez toujours attentives, le cœur large et plein de désir » (R Prol 32).

Un charisme qui transforme
Conférence donnée à Trois-Rivières
Soeur Marie Seynaeve

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