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Tourangelle et mystique

Marie de l’Incarnation,
tourangelle et mystique

Aborder la vie de Marie de l’Incarnation, c’est appréhender un géant du « Grand » siècle. Marie Guyart est hors normes, même pour le 17ième siècle. Elle nous surprend tout à la fois par la multiplicité de ses dons naturels, par la singularité de son parcours de femme, par la profondeur de sa vie mystique, par son audace pionnière dans l’aventure canadienne, par le rayonnement de sa correspondance volumineuse. Ses solides racines tourangelles en font un être d’élite forgé dans le terroir de chez nous. A l’époque de l’« invasion mystique » selon Henri Brémond, sa vie personnelle avec Dieu, peu connue du grand public, surpasse en profondeur et en simplicité l’expérience mystique de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix.

Nous examinerons donc successivement les racines tourangelles de Marie Guyart, puis son itinéraire mystique qui s’est développé surtout pendant les années vécues à Tours.

Nos sources sont en grande partie écrites par Marie elle-même, celle de la Relation spirituelle de 1533, à la demande de son directeur spirituel, celle de 1654, à la demande de son fils, et ses nombreuses lettres d’information et de direction spirituelle. La transcription annotée de ces textes par Dom Jamet, la biographie excellente et bien documentée de Dom Oury, la biographie écrite par son fils, Dom Claude Martin et l’édition de sa correspondance par Dom Oury forment l’essentiel de nos sources. L’histoire du Monastère écrite au 19ième siècle en est une autre.

1. Les racines tourangelles de Marie Guyart

En 1599, date de naissance de Marie Guyart, la ville de Tours devait compter environ 20.000 habitants. On la considérait comme une des grandes villes du Royaume et une des plus actives, en raison du commerce de la soie qui y était établi depuis le règne de Louis XI. Tours était, en effet, après la ville de Lyon, le centre principal de la manufacture et du commerce de la soie. Ainsi, les premières années de Marie se passèrent dans une cité fière de développer son activité commerciale spécifique.

Marie, née le 29 octobre 1599, d’après le registre de Baptême, était la quatrième des 8 enfants de Florent Guyart, maître-boulanger, et de Jeanne Michelet. Florent appartenait à une bourgeoisie besogneuse. Jeanne descendait d’une noblesse régionale, les Babou de la Bourdaisière. Il existe toujours à Tours la maison seigneuriale du 16e siècle, dite « la Petite Bourdaisière », que les Ursulines ont transformée aujourd’hui en Centre Marie de l’Incarnation.

La marraine de Marie Guyart était Marie Coinard, l’épouse d’Alexandre Motheron, maître tapissier, qui réussit à créer à la Petite Bourdaisière une succursale de la fabrique des tapisseries des Gobelins, avant que le logis ne devienne le couvent des Ursulines.

Marie est une enfant enjouée, pieuse, au grand cœur. Touchée par la misère de nombreuses familles, elle va dérober – et dans une boulangerie il y a de quoi – « tout ce que je pouvais » dit-elle. Elle parle même de « grands excès », mais elle « pensait bien faire ». Elle se plaisait dans la vie liturgique, dans des manifestations religieuses comme les processions et les pèlerinages. Elle aimait entendre la Parole de Dieu et les prédications. Elle avoue qu’elle n’y comprenait pas grand choses, mais qu’elle retenait bien les histoires qu’elle racontait ensuite chez elle, à qui voulait bien l’entendre, car, avouait-elle Je ne trouvai rien de plus grand que d’annoncer la parole de Dieu.

Quant à son éducation formelle, nous avons peu de renseignements. Elle savait lire, écrire, compter. Elle a probablement était scolarisée dans une petite école élémentaire. D’ailleurs, le songe prophétique qu’elle eut à l’âge de sept ans a comme cadre une école champêtre. Ce rêve eut un effet retentissant dans sa vie. Il dépasse l’expérience ordinaire du rêve : Je n’avais qu’environ sept ans, qu’une nuit, en mon sommeil il me sembla que j’étais dans la cour d’une école champêtre avec quelqu’une de mes compagnes, où je faisais quelque action innocente. Ayant les yeux levés vers le ciel, je le vis ouvert, et Notre Seigneur Jésus-Christ en forme humaine en sortir et qui par l’air venait à moi. En le voyant je m’écriai à ma compagne : « Ah ! Voilà Notre Seigneur ! C’est à moi qu’il vient ! »… Cette suradorable Majesté s’approchant de moi, mon cœur se sentit tout embrasé de son amour. Je commençais d’étendre mes bras pour l’embrasser. Lors, lui, le plus beau de tous les enfants des hommes, avec un visage plein d’une douceur et d’un attrait indicible, m’embrassant et me baisant amoureusement, me dit : « Voulez-vous être à moi ? » Je lui répondis : « Oui ». Lors, ayant ouï mon consentement, nous le vîmes remonter au ciel. (Jamet II, p 160).

L’effet de ce rêve mystérieux fut une ouverture extraordinaire à la prière et au bien. Marie raconte comment elle allait se cacher volontiers derrière un pilier d’église, et que là, sans le savoir, elle priait. Elle se trouvait bien avec son Dieu. L’église est probablement l’actuelle Saint Pierre-des-Corps, car la famille avait déménagé dans le quartier en 1610.

Vers l’âge de 14 ou 15 ans, Marie sans naître en elle un désir de vie religieuse et en fait la confidence à sa mère. Celle-ci ne s’y oppose pas, mais n’y donne aucune suite, pensant, avec raison, que Marie était encore trop jeune de caractère et trop prête à rire et à s’amuser pour entrer dans le seul couvent alors connu, celui des Bénédictines de Beaumont.

Selon les usages du temps, les parents de Marie vont chercher pour elle un bon mari et le trouvent en la personne de Claude Martin, maitre-ouvrier en soie. Plusieurs Martin, ses contemporains, étaient eux aussi des professionnels de la soie. Si Claude est déjà « maître-ouvrier », ayant suivi tous les échelons d’apprentissage, il devait avoir au moins une dizaine d’années de plus que Marie. Celle-ci n’a alors que 17 ans, mais n’ose résister au désir de ses parents, y voyant la volonté de Dieu. Elle accepte ce mariage, à condition que son mari lui laisse toute liberté pour ses dévotions. Il tint promesse.

Marie avait commencé son rôle de jeune épouse comme celles de son entourage. Etant plus libre de son temps, elle s’adonnait volontiers aux visites et aux lectures. Peu à peu, l’Esprit intérieur qui la guidait lui fit sacrifier ces passe-temps, pour prier, aller souvent à l’Eglise assister à l’Eucharistie, lire non des romans mais des livres de spiritualité. Son entourage s’en étonne, mais son mari la laisse faire et parfois se joint à elle.

Le ménage est heureux et l’année suivante, Marie donne naissance à un petit Claude. De plus, elle avait pris très au sérieux son rôle de maîtresse de maison, s’occupant d’une vingtaine d’ouvriers, qui, selon l’habitude du temps, partageaient la table de leur maître. Elle se souciait particulièrement de leur éducation chrétienne, leur rapportait le contenu des homélies, les instruisait et les préparait aux Sacrements.

Cependant, une lourde croix, peu explicitée par Marie et par son fils dans la biographie de sa mère, pèse sur ses épaules. Une certaine femme, dont l’identité n’est pas divulguée, la persécute, la calomnie, la fait souffrir, après une action « innocente », c’est-à-dire non-peccamineuse de Claude, son mari. Était-ce sa belle-mère qui n’approuvait pas ce mariage ? Était-ce une femme qui avait espéré être l’élue de Claude ? A mon avis, comme il s’agit d’accusations et de procès, et même de faillite de cette femme, suite à la faillite de l’entreprise de Claude, il pourrait s’agir d’une transaction hasardeuse de la part de son mari. Claude aurait-il emprunté de l’argent à cette femme, peut-être en comptant sur la dot de Marie, qui ne fut pas aussi élevée que ce qu’il avait escompté ? Se trouvait-il dans l’impossibilité de rembourser cet emprunt ? Lui aurait-il fait des commandes qu’il n’arrivait pas à payer ?

En effet, les affaires allaient mal. En 1619, deux ans après le mariage de Marie, la manufacture de la soie à Tours entrait en crise. Les échevins et les marchands de Lyon, jaloux de la prospérité de la ville, avait rappelé une ancienne interdiction faite par le Roi Henri IV en 1599, de recevoir des marchandises d’or, d’argent et de soie en provenance de l’étranger. Or, les marchands de Tours n’en avaient tenu aucun compte et s’approvisionnaient allègrement auprès des Italiens. Il s’ensuivit de la part des concurrents lyonnais un blocus de matières premières, particulièrement de la fibre nécessaire au tissage, à partir du mois de juin 1619. Il en résulta la faillite de nombreuses entreprises à Tours.

Fin septembre, début octobre, Claude Martin meurt, laissant Marie avec un enfant de six mois et un atelier en faillite sur les bras. Personne ne parle des circonstances de sa mort : maladie ? crise cardiaque ? accident ? On n’ose évoquer le suicide ? Marie avoue avoir beaucoup souffert de cette mort, car elle aimait beaucoup son mari. Peu de temps après, sa belle-mère meurt aussi. Courageusement, cette jeune veuve de 20 ans commence à liquider l’outillage et les réserves de l’entreprise afin de faire face aux créanciers et aux procès. Elle y réussit, montrant ainsi une vraie habileté pour les affaires. « Dieu m’avait donné du talent pour le négoce », avouera-t-elle plus tard.

C’est pendant ces mois douloureux que la grâce l’envahira pour commencer en elle une aventure mystique surprenante.

2. L’expérience mystique

Ce n’est ni dans une église, ni dans sa chambre à un moment de prière que le Christ fait irruption dans la vie de Marie, mais lorsqu’elle se trouve en pleine activité, se rendant au centre-ville pour les affaires de sa fabrique. Marie a perdu son mari ; elle est assaillie par les créanciers qui, après la faillite de l’entreprise, réclament leurs remboursements ; elle doit faire face aux procès, chercher à vendre l’outillage de la fabrique, se trouve pleine de sollicitude pour l’avenir de son fils. C’est à ce moment difficile et douloureux que le Seigneur choisit de faire irruption dans sa vie.

Ce que Marie va expérimenter mystiquement correspond à ce que nous vivons tous dans la foi. Elle nous montre comme en un zoom en gros plan la réalité de Dieu, de son action dans nos vies. Son expérience de Dieu nous aide à mieux prendre conscience de ce qu’Il est, de ce que nous sommes devant Lui et pour Lui.

Nous pouvons nous demander pourquoi Marie a transcrit cette expérience spirituelle. La relation de 1633 a été écrite par obéissance à son directeur spirituel, le Père de la Haye, Jésuite. Celle de 1654 fut rédigée à la demande de son fils. Comme religieux bénédictin, il se rendait compte, par les lettres de sa mère, de la haute valeur spirituelle de celle-ci. Il voulait en savoir plus, et pour ce faire, il se mit à jouer de chantage affectif : puisqu’il avait été privé dès l’âge de douze ans de l’affection et de la présence de sa mère, en échange de ses souffrances, il lui demandait ce qui le consolerait le plus, c’est-à-dire de recevoir de sa main le compte-rendu de son expérience spirituelle. Pendant des années, Marie s’y est refusée, prétextant que cela ne regardait qu’elle-même et que, d’ailleurs, elle n’avait pas le temps de s’y mettre. Les demandes devenant de plus en plus insistantes, elle finit par céder. C’est donc grâce à son fils que l’Eglise a pu être enrichie de son expérience d’union à Dieu. Ecoutons-la raconter la première intervention mystique de Dieu dans sa vie :

Un matin que j’allais vaquer à mes affaires que je recommandais instamment à Dieu avec mon aspiration ordinaire  : « In Te Domine speravi, non confundar in aeternum », que j’avais gravée dans mon esprit avec un certitude de foi qu’Il m’assisterait infailliblement, et cheminant, je fus arrêtée subitement, intérieurement et extérieurement… Lors, en un moment, les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commises depuis que j’étais au monde me furent représentées en gros et en détail, avec une distinction et clarté plus certaine que toute certitude que l’industrie humaine pourrait exprimer.
Au même moment, je me vis toute plongée en du sang, et mon esprit, convaincu que ce sang était le Sang du Fils de Dieu de l’effusion duquel j’étais coupable par tous les péchés qui m’étaient représentés, et que ce Sang précieux avait été répandu pour mon salut… De voir qu’outre cela que personnellement on est coupable et que quand on eût été le seul qui eût péché, le Fils de Dieu aurait fait ce qu’Il a fait pour tous, c’est ce qui consomme et comme anéantit l’âme.
En ce même moment, mon cœur se sentit ravi à soi-même et changé en l’amour de celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde, laquelle fit, dans l’expérience de ce même amour, une douleur et regret de l’avoir offensé la plus extrême qu’on se la peut imaginer…
Revenant à ce qui m’était arrivé, je m’en revins en notre logis, changée en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moi-même. Je voyais mon ignorance à découvert qui m’avait fait croire que j’étais bien parfaite, mes actions innocentes, et enfin que j’étais bien, et confessais que mes justices n’étaient qu’iniquités. (Jamet II 181-185).

La première réaction de Marie, en effet, fut de chercher à se confesser de toutes les fautes qui lui avaient été montrées pendant cette expérience mystique. Nous pouvons dégager de ce récit plusieurs points pour notre vie concrète :
1° Marie voit avec des verres grossissants et d’une manière expérimentale ce que nous vivons habituellement dans la foi. La réalité est la même, la charge sensible ou affective en moins. Devant l’infinie sainteté de Dieu, nos actes même les meilleurs, a fortiori nos péchés, paraissent comme entachés de nos limites et de nos faiblesses, voir de nos méchancetés.

2° Marie ne dissocie pas la vue de ses fautes et de ses péchés de celle de la Passion du Christ, qui a offert sa vie par amour, pour nous sauver, pour la sauver. Du même regard, nous aussi nous sommes invités à regarder le Christ, sa tendresse, sa miséricorde. Ce que je suis, ce que j’ai été ne le rebute pas. Marie prend d’autant plus vivement conscience de l’amour du Christ pour elle, quelle se voit plongée à la fois dans son péché et dans le sang de sa Passion.

3° Cette expérience forte est pour elle source d’un plus grand amour. La vérité sur elle–même ne la décourage pas, mais la pousse à aimer davantage.

4° Elle ressent un besoin incoercible de demander pardon au Seigneur, et sans hésitation, séance tenante, elle cherche son pardon dans le Sacrement de Réconciliation. Pour le reste de sa vie, d’ailleurs, les moindres fautes, les moindres faiblesses la font recourir au pardon sacramentel, et cela, de son aveu, non par scrupule, mais dans une grande paix, stimulée par un grand amour.

5° Cette expérience marque pour elle le départ vers une nouvelle vie. Elle se sentit « changée en une nouvelle créature ». La réalité est la même pour nous, sentie ou non. Habituellement vécues dans la foi, nos confessions réitérées nous changent, nous modifient. Peu à peu, avec un certain recul, nous constatons qu’effectivement le Seigneur nous a fait grandir.

Toute la vie de Marie a été transformée par cette première expérience mystique. Elle renonça énergiquement à toutes les propositions de remariage qui lui étaient faites, termina la liquidation de l’entreprise de son mari et retourna loger chez son père. Au dernier étage, elle se ménagea une sorte de retraite où elle pouvait donner libre cours à la prière incessante qui occupait son cœur.

En même temps, il lui fallait gagner sa vie et celle de son fils et ne pas peser sur le budget familial, car son père avait encore 3 jeunes enfants à charge et une fille de 18 ans prête à se marier. Marie choisit comme travail rémunéré la broderie à domicile. Il semble qu’elle ait eu une compétence professionnelle en cet art, probablement acquise chez sa marraine ou à l’atelier de son mari. Dans la ville de Tours, les grands métiers d’Italie qui intégraient les broderies dans le tissage étaient inconnus. Les maîtres-ouvriers employaient donc des brodeuses pour appliquer les motifs souhaités, une fois le tissage terminé. Dom Claude écrit même dans la biographie de sa mère qu’elle était experte à enseigner cet art à d’autres.

Cette occupation tranquille favorisait mon esprit de prière, car, dit-elle, mon cœur parlait sans cesse à Dieu. Et moi-même je m’étonnais que mon cœur parlait ainsi, sans que je le fisse parler par mon action propre, mais poussé par une puissance qui m’était supérieure, (celle de l’Esprit Saint), qui l’agissait continuellement… Que mon cœur parlât ainsi privément à lui et si éloquemment, ce m’était une chose incompréhensible… J’expérimentais que la bonté et la miséricorde de Dieu étaient mon partage, et qu’enfin il aurait soin de moi. Cela me faisait courir à son service. (Jamet II 187-188).

Ainsi, Marie n’avait plus à faire aucun effort pour se recueillir. En même temps, elle se sentit poussée à des actes de pénitence que nous jugerions excessifs, mais qui seraient à replacer dans le cadre de la spiritualité de l’époque. Accomplis avec amour, ils avaient comme but de la purifier de tous ses péchés et de toutes ses fautes, afin de s’approcher de Dieu avec un cœur dégagé de lui-même et centré sur Lui. L’attention de Marie à ce que les spirituels appellent la pureté intérieure sera un des grands leitmotiv de toute sa vie. Elle se sentait soutenue, d’ailleurs, par l’écoute de la Parole de Dieu et par la fréquentation des Sacrements : Plus je m’approchais des Sacrements, plus j’avais désir de m’en approcher, parce que j’expérimentais qu’en eux je trouvais ma vie et tout mon bien et un attrait à l’oraison. (Jamet, p. 166). Remarquons le mot j’expérimentais. Ce que nous vivons dans la foi, Marie a eu la grâce de le vivre dans une expérience spirituelle unique et incommunicable.

Cependant, la vie mystique de Marie Guyart allait bientôt s’exercer dans des circonstances de bruit, de travail, de disponibilité constante à autrui, qui l’apparentent davantage à ce que nous vivons dans notre vie chrétienne quotidienne. Environ un an après sa vision du Sang du Christ, sa sœur aînée, Claude, qui avait épousé un voiturier entreprenant, lui demanda de venir apporter son aide à l’entreprise familiale. Paul Buisson, tout en étant capitaine d’artillerie, dirigeait une firme importante de transports par terre et par eau fluviale, qui occupait environ une trentaine d’ouvriers. Sa femme, Claude, était enceinte pour la première fois, et son état de santé ne lui permettait plus de prêter main forte à son mari, qui, lui, ne savait ni lire, ni écrire, ni tenir ses comptes. Par charité, Marie céda et vint habiter chez les Buisson.

Pendant l’espace de trois ou quatre ans, elle mena une vie cachée, poussée par l’exemple du Fils de Dieu à Nazareth. Elle faisait la cuisine, assurait le ménage, soignait les serviteurs malades et les pauvres, dans un esprit d’humilité et de dépendance, même à l’égard des serviteurs et des servantes de son beau-frère. En même temps, son ardeur apostolique la poussait à assurer une certaine éducation chrétienne à ces hommes et à ces femmes. Elle rapporte que souvent elle se mêlait à eux, spécialement lors des repas, pour empêcher des plaisanteries grivoises, ou pour les entretenir sur les vérités de la vie chrétienne. Sa vie d’humilité et de service allait préluder à une nouvelle grâce mystique, celle de la révélation de la Sainte Trinité, le 19 mai 1625.

Marie se trouvait dans la chapelle des Pères Feuillants pour y assister à la Messe. Or, ce n’est pas dans un moment de ferveur que Dieu va de nouveau s’emparer de son âme, mais à un moment de pleine distraction : J’envisageais sans dessein des petites images de Séraphins qui étaient attachées au bas des cierges ; en un moment mes yeux furent fermés et mon esprit élevé et absorbé en la vue de la très sainte et auguste Trinité. (Jamet II, p. 233). Dans une lettre à son fils, elle s’en explique : Je vous dirai que lorsque cela m’arriva, je n’avais jamais été instruite sur le grand et adorable mystère (de la très Sainte Trinité) et quand je l’aurais lu et relu, cette lecture…n’aurait pu me donner une impression telle que je l’eus pour lors et qu’elle m’est demeurée depuis. (Correspondance, Oury, p. 928). L’âme voyait en un instant le mystère de la génération éternelle du Père engendrant son Fils, et le Père et le Fils produisant le Saint-Esprit, sans mélange ou confusion. (Id. p. 929). Encore une fois, ce que Marie voit et qui l’absorbe entièrement, est exactement ce que nous vivons dans la foi.

L’effet de cette grâce fut un recueillement continuel et une application constante à ce mystère. Or, les circonstances de vie de Marie ont changé. Depuis un an, les Buisson peu à peu la retirent des travaux ménagers pour lui confier de plus en plus de responsabilités au sein de l’entreprise. Elle devint comptable, gestionnaire, surveillante du chargement et du déchargement des marchandises et secrétaire de son beau-frère. Ses capacités pour les affaires, reconnues lors de la liquidation de l’exploitation de son mari, s’épanouissent maintenant au sein d’une entreprise en pleine expansion. C’est dans ce cadre-là que sa prière est continuelle, dans le brouhaha du hangar où son beau-frère avait établi son bureau, ou dans le soin d’une soixantaine de chevaux, ou aux bords de la Loire, surveillant à minuit le déchargement des marchandises.

Un autre effet fut un besoin de plus en plus pressant, un désir de plus en plus aigu de « mariage spirituel »,ou d’une union si intense avec le Verbe Incarné que les auteurs l’ont qualifiée de véritables épousailles entre l’âme et le Christ. Pour Thérèse d’Avila et pour Jean de la Croix, ce fut le sommet de leur vie mystique, n’ayant plus à espérer autre chose que l’union au-delà dans l’éternité bienheureuse. Nous verrons que pour Marie, son itinéraire mystique ne s’achevait pas là. Elle comprit que la première vision n’était qu’une préparation à celles qui allaient suivre.

Pendant deux ans, joies et peines intérieures alternent : Marie expérimentait de plus en plus la disproportion entre la Majesté de Dieu et son être de faiblesse. Pendant la Semaine Sainte de 1626, Marie reçoit de nouvelles lumières sur les « attributs divins », disons, les qualités qui se trouvent en Dieu. Le résultat peut nous surprendre, car elle écrit, Toutes ces perfections qu’on nomme, ce n’est point tout cela. Il faut perdre tous mots et tous noms et se contenter de dire : « Dieu, Dieu »… Mon âme ne savait plus que cela. Mon esprit était content de ce que Dieu est content et de ce qu’Il est et sera éternellement ce qu’il est. (Jamet I, p. 201).

Cependant, avant d’accéder au mariage mystique, Marie doit passer par un temps d’épreuves douloureuses. Toutes ces belles lumières disparaissent ; la prière lui pèse ; diverses tentations l’assaillent, mais elle ne relâche en rien son temps d’oraison. Belle leçon pour nous, qui estimons parfois pouvoir prier seulement « quand on en a envie ! »… En même temps, elle sent en elle une attirance de plus en plus prononcée verse Dieu, et un sentiment très vif de ses limites qui empêchent le Seigneur de s’unir à elle comme Il le voudrait. En cela, elle nous rejoint aussi, car nous avons si souvent le sentiment que nous ne valons pas cher devant Dieu, qu’Il est tellement grand, tellement saint, tellement au-dessus de nous, que nous saurions difficilement le rejoindre.

Enfin, vers la Pentecôte de 1527, Marie est de nouveau prise par la vue de la Sainte Trinité, qui se déroule en deux étapes. Après avoir contemplé à nouveau la vie de don et de réciprocité au sein des trois personnes divines, elle expérimente la grâce du mariage spirituel : J’oubliai la personne du Père et celle du Saint-Esprit et me trouvai toute absorbée en celle du Verbe divin qui caressait mon âme comme étant sienne et lui appartenant. Il lui faisait expérimenter qu’Il était tout à elle et qu’elle était toute à Lui, par une union et un fort embrassement où Il la tenait captive. Ce fut là que je connus et expérimentais que le Verbe est véritablement l’Epoux de l’âme (Jamet I, pp. 205-207). D’une certaine façon, Marie vit d’une manière consciente et sentie les paroles de Jésus, nous invitant à « demeurer en Lui et Lui en nous ».

Peu à peu s’instaure en elle une grâce permanente d’union : Mon esprit de plus en plus s’allait simplifiant pour faire moins d’actes intérieurs et extérieurs… Depuis ce temps-là, mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu, et ce entre est en elle-même où elle est au-dessus de tout sentiment. C’est une chose si simple et si délicate quelle ne peut s’exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler et faire ce que l’on veut, et néanmoins cette occupation foncière demeure toujours, et l’âme ne cesse point d’être unie à Dieu. (Jamet I, p. 234).

Avant de recevoir la troisième et dernière révélation trinitaire, Marie Guyart connut une nouvelle épreuve, la séparation d’avec son fils. Ce fait qui nous choque aujourd’hui, doit être replacé dans son contexte social. Dans la bourgeoisie du 17e siècle, passé l’âge de 12 ans, les fils étaient envoyés en pension pour leur éducation et n’en sortaient qu’à l’âge de 18 ans, prêts à affronter la vie. D’après les normes en usage, Marie allait de toute façon vivre cette séparation. Le temps approchait donc, où elle pouvait enfin répondre à l’attrait foncier de son âme, celui de la vocation religieuse. Mon attrait pour la religion augmentait de jour en jour et depuis la première année de ma conversion, il n’est point sorti de mon esprit. (Jamet I, p. 253). A partir de 1629, Marie avait alors 30 ans, elle écrit qu’une voix intérieure me poursuivait partout qui me disait : « Hâte-toi, il est temps ; il n’y a plus rien à faire pour toi dans le monde ». (Jamet II, p. 71).

L’avenir de son fils était assuré par sa sœur, qui, en compensation des services rendus par Marie pendant 15 ans, avait constitué une petite pension pour son fils. Cependant, Marie souffrait cruellement à la pensée de cette séparation, qu’elle ne voulait entreprendre qu’avec la conviction due Dieu le voulait. Je ne pouvais lui dire autre chose que : « Mon amour, je ne veux pas faire ce coup, si vous ne le voulez pas. (Jamet II, p. 275). Je lui disais qu’Il ne permît pas que je commisse une faute en quittant cet enfant, s’Il ne voulait pas que je le quittasse, mais aussi que, si c’était sa volonté, je passerais par-dessus toutes les raisons humaines pour son amour. (Jamet I, p. 272). Enfin, après avoir pris conseil de religieux et de l’archevêque de Tours, Monseigneurr Bertrand d’Eschaux, Marie entra chez les Ursulines le 25 janvier 1531. Quelques semaines plus tard, le 27 mars de la même année, Marie reçut la troisième et dernière vision trinitaire, qui se passait à la chapelle pendant le temps de l’oraison du soir.

En un moment, mon entendement fut illustré de la vue de la Très Sainte Trinité, laquelle me renouvela la connaissance de ses grandeurs.(Jamet I, p. 299). Cette vue fut accompagnée d’une impression des paroles du suradorable Verbe Incarné : « Si quelqu’un m’aime, mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous ferons une demeure chez lui ». (Jn 14, 23) (Jamet II pp. 285-286). En ce grand abîme, il m’était signifié que je recevais lors la plus haute grâce de toutes celles que j’avais reçues. Cette signification était plus distincte et intelligible que toute parole, en cette sorte : « La première fois que je me manifestai à toi, c’était pour instruire ton âme de ce grand mystère ; la seconde fois, c’était à ce que le Verbe prit ton âme pour son épouse, mais cette fois, le Père, le Fils et le Saint-Esprit se donnent et se communiquent pour posséder entièrement ton âme ». Et lors, l’effet s’en suivit. (Ibid.)

Est-ce à dire que les manifestations mystiques sont terminées ? Pas encore, mais sous une autre forme. Deux ans plus tard, pendant l’octave de Noël, Marie vit en songe un mystérieux pays vers lequel elle accédait en traînant avec elle une femme inconnue, jusqu’au sommet d’une colline où se trouvait une chapelle dédiée à la Vierge Marie. Celle-ci la baisa amoureusement en parlant à l’Enfant Jésus qu’elle tenait sur ses genoux, mais sans que Marie n’entende de quoi il s’agissait. Au réveil, Marie se trouva à nouveau transformée, ne mais ne comprit qu’un an plus tard la signification de ce rêve. Cependant, dit-elle, l’esprit apostolique qui n’est autre que l’Esprit de Jésus-Christ s’empara de mon esprit… Mon corps était dans notre monastère, mais mon esprit qui était lié à l’Esprit de Jésus, ne pouvait être enfermé. Cet Esprit me portait en esprit dans les Indes, au Japon, dan l’Amérique, dans l’Orient, dans l’Occident… et dans toute la terre habitable où il y avait des âmes raisonnables que je voyais toutes appartenir à Jésus Christ. (Jamet II, p. 310).

Un an plus tard, la vision se renouvela, non plus pendant son sommeil mais à la chapelle où elle entendit distinctement ces paroles : C’est le Canada que je t’ai fais voir : il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. (Oury, Correspondance., p. 43).

La Providence allait se charger de faire de cette vision une réalité. Une veuve généreuse et fortunée, Madame de la Peltrie, se sentit inspirée d’aller fonder une école pour filles au Canada. Grâce à ses relations et à celles de Marie de l’Incarnation avec les Jésuites, les deux femmes se rejoignent d’abord par correspondance, mais un jour, alors que Marie se trouve en surveillance auprès des pensionnaires, on vient la chercher pour une visiteuse. Quelle n’est pas la stupéfaction de Marie de se trouver devant celle qu’elle avait aperçue en songe lors de la première vision du Canada !

Les grandes expériences et révélations mystiques de Marie sont presque terminées. Dieu l’a préparée, pas à pas, à entrer dans le mystère de son Fils mort et ressuscité pour sauver tous les hommes. Marie sera appelée à y contribuer, aux dépens d’elle-même. Elle nous rejoindra d’autant plus dans les aléas de la vie courante, nous montrant avec simplicité son chemin d’union à Jésus-Christ en toute circonstance.

Marie Seynaeve, OSU


Marie de l’Incarnation, touragelle et mystique

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