Samedi Saint - Ursulines de l'Union Romaine
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Samedi Saint

Samedi... nous sommes sous le choc de ce qui s’est produit hier…

Samedi… Le Christ a été crucifié, les évangiles ont attesté qu’il a expiré, qu’il a « remis l’esprit ». Le corps a été descendu de la croix. La grosse pierre a roulé, fermant le tombeau. Et puis, en même temps que la nuit se faisait sur toute la terre, un grand silence a englouti l’humanité…
Silence sur la terre. Silence des évangiles : après le fracas de la Passion, abondamment décrite, le silence de la mort.

« Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude » entendons-nous durant l’office des ténèbres du samedi saint, selon les mots de saint Épiphane. Un silence terrifiant…

Et pourtant la mort n’appelle-t-elle pas naturellement le silence, l’absence de toute parole, l’économie de mots ? En raison du deuil des survivants. En raison de ce que nous savons de la demeure des morts : absolument rien. Chaque parole alors est pesée. Et entendue comme une exception au silence. Celui qui la prononce se le demande maintes fois : « Que vais-je bien pouvoir dire ? Et d’ailleurs, après tout, que peut-on dire ? Ne ferai-je pas mieux de me taire ? »

Dans l’un de ses livres, le frère Timothy Radcliffe relate un de ses voyages au Rwanda, où il se trouvait durant une véritable explosion de violence. Il y vit des scènes d’horreur, il relate : « Ce soir-là nous avons célébré l’eucharistie dans le salon des sœurs [dominicaines]. Les murs étaient criblés de balles, laissées par les combats récents. Au moment du sermon, je n’avais pas de mots pour dire ce que j’avais vu. Jamais je n’avais rencontré autant de souffrance et tout ce que j’aurais pu dire semblait dérisoire. Mais ce n’était pas la peine que je dise quoi que ce soit. J’avais quelque chose de rituel à accomplir. Nous refaisions ce que Jésus fit le soir de sa mort. »

Mais samedi ce silence est différent… Le Christ est mort par la condamnation des hommes. Les disciples ont fui ou ils ont renié, ou les deux à la fois, celui qu’ils suivaient pleins d’espérance.

Le Libérateur tant espéré, le Fils de David, le Messie qu’ils attendaient, celui-là même que les prophètes annonçaient, eh bien ! ce Libérateur est mort, et le silence s’est fait sur la terre…

Et la question résonne dans le vide de ce samedi saint : est-ce que tout est fini ? Est-ce la fin ?

Rappelons-nous le prologue de l’évangile selon saint Jean : « Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde illumine tout homme. Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu dans son propre bien et les siens ne l’ont pas accueilli ».

Autrement dit, Dieu avait pris l’initiative de cette venue. Les hommes ont eux-mêmes mis fin à cette initiative, en mettant à mort Dieu fait homme sur la croix. Serait-ce la fin ?

Dans ce silence assourdissant qui nous enveloppe, la question est posée, et on a un peu peur de la réponse (il faut bien le dire, après tout… !!) : l’homme en mettant à mort Dieu s’est-il lui-même condamné à mort ?

Ce serait assez logique finalement. Raisonnons logiquement ! Dieu a instauré une relation extraordinairement intime avec sa créature en se faisant homme lui-même. Et l’homme aurait lui-même mis fin à cette intimité.

Et l’homme aurait, ce faisant, mis une distance infinie entre son créateur et lui. Une distance infinie entre Dieu et lui ? L’homme serait donc abandonné de Dieu ? … Ce serait donc la mort. Et la nuit qui s’est faite sur toute la Terre n’en serait peut-être que la préfiguration…

On comprend dès lors le désespoir possible de l’homme qui prend conscience de cette nuit, à l’image de celui décrit par l’un des plus grands théologiens du XXème siècle, le Suisse Hans Urs von Balthasar dans l’un de ses premiers ouvrages, Le Cœur du Monde, un homme dont la théologie est marquée profondément par une réflexion sur le samedi saint : « Que j’aie pu t’abandonner après tout ce qui s’est passé entre nous, prouve seulement une chose : que je n’étais pas digne de ton amour, que moi-même je n’ai jamais réellement possédé l’amour (…). Il y a une trahison qu’il n’est pas possible de réparer.
Éternellement, il en restera quelque chose, jamais mon regard ne pourra de nouveau rencontrer ton regard (…). Qu’il m’arrive ce qui doit m’arriver. À celui qui est là, à ta droite, tu as promis le paradis. Je le lui laisse de bon cœur. Il l’a bien mérité. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Soyez heureux, tous les deux ensemble, dans votre jardin céleste. Quant à moi ne te torture pas à mon sujet.

Je demeure celui qui est à ta gauche. Et ne me torture pas non plus avec ta torture. Essaie de m’oublier. »

Mais ce désespoir, même s’il est parfaitement compréhensible, et c’est sans doute la force de Balthasar de l’exprimer aussi humainement, n’est qu’un désespoir humain… Et ce sentiment d’abandon qu’éprouve l’homme est moins le constat de l’abandon par Dieu de l’homme, que celui de l’abandon par l’homme de Dieu…

Si l’homme peut désespérer effectivement de lui-même, de sa trahison perpétuelle, de ses abandons maintes fois répétés (et nous avons tous vécu l’expérience douloureuse de la trahison, que ce soit celle de nos proches, soit la nôtre envers d’autres ou envers des engagements promis), un tel désespoir n’est pas d’ordre divin : il est bon de se remémorer les paroles du prophète Isaïe : « C’est que vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins – oracle du Seigneur. C’est que les cieux sont hauts, par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts, par rapport à vos chemins, et mes pensées, par rapport à vos pensées ».

L’histoire de l’Alliance est, nous le savons bien, une succession de promesses faites par Dieu et trahies par l’homme, des promesses constamment renouvelées par le Créateur, à l’image de cette parole extraite du livre du prophète Jérémie : « Moi qui ai fait alliance avec le jour et la nuit, et établi l’ordre du ciel et de la terre, est- ce que je rejetterais la descendance de Jacob et de mon serviteur David ? Est-ce que je renoncerais à choisir dans sa postérité des chefs pour la race d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ? Non ! Je les restaurerais, car je les prends en pitié. »

Et si l’expérience du silence que nous faisons en ce samedi saint pourrait être vécue comme un signe de l’abandon de l’homme par Dieu, il faut sans doute se poser la question de la véritable signification d’un tel silence. Pourquoi ce silence entre la Mort et la Résurrection ?

Le silence de Dieu est d’abord le silence de Celui qui descend aux enfers pour éveiller les morts. C’est plus encore le silence de ce Dieu qui vient au plus intime de nous-mêmes pour nous visiter, le silence de Dieu au cœur de l’homme.

Extrait de
« Retraite dans la ville »

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