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Réconcialiation et événements

Sainte Angèle Merici réconciliée avec les événements

On ne parle habituellement pas de réconciliation avec les événements heureux, parce que ceux-ci ne demandent pas une réconciliation. Nous en jouissons, nous en profitons. On entend dire : J’ai eu de la chance ! Quand nous parlons de réconciliation avec les événements, nous envisageons tout ce qui se passe en dehors de nous, sans que nous ne l’ayons déterminé par nous-mêmes. La plupart du temps, les gens subissent les événements. Vous avez souvent entendu dire, C’est la vie ! Ou : Il faut faire avec ! Parfois ils se révoltent devant des catastrophes, des accidents, des faits inattendus qui bouleversent leur vie. Et l’on entend, Si Dieu est bon, comment peut-il permettre cela ?

Comment y a-t-il réconciliation avec les événements ? De différentes manières : on peut s’y résigner, ou les accepter, ou en tirer une valeur positive. Combien de parents d’enfants handicapés ont pu dire que cet enfant, par toute la somme d’amour que sa présence a fait déployer au sein du foyer, a été pour chacun une vraie bénédiction. Combien de malades en soins intensifs ou palliatifs ont découvert la valeur de la vie, celle des petites joies qui les entourent, l’affection de ceux qui leur sont chers. Cependant, nous savons que la réconciliation avec les événements douloureux est rare et naturellement difficile.

Dans l’Ancien Testament, fortement marqué par la mentalité hébraïque, le peuple envisage rarement les causes secondes : C’est toujours Dieu qui est responsable, qu’il s’agisse de maladie, d’une défaite militaire, d’un orage qui détruit les cultures, de la domination d’un pays étranger. Il faut donc l’apaiser par des sacrifices d’animaux, ou, mieux encore, par un changement de mentalité et de vie. C’est Dieu qu’il faut essayer de se réconcilier, afin qu’Il change l’événement désagréable en circonstance favorable.

Comment Jésus a-t-il vécu les événements difficiles de sa vie ? Nous savons qu’à chaque étape, Il se réconciliait avec les événements, même ceux qui allaient le conduire à la mort, parce que ceux-ci entraient dans le plan du Père, parce qu’il y avait là un moyen de sauver l’humanité de ses péchés, et de sa part, une manifestation de son amour filial envers le Père.

En abordant la réconciliation avec les événements dans la vie d’Angèle, il s’agit évidemment de sa manière de réagir avec foi, avec confiance, avec amour, sachant que "Le Père Lui-même vous aime, parce que vous m’avez aimé". Quelles sont les différentes formes de réconciliation auxquelles Angèle a été affrontée ? Comment y a-t-elle répondu ? Que dit-elle dans ses Écrits à ce sujet ? Ce sont les points que nous essayerons de développer.

I. Réconcialition avec les événements dans la vie de Sainte Angèle Merici

1 - La santé
Les premiers événements qui nous touchent de plus près sont ceux qui concernent notre santé. Angèle semble avoir été douée d’une constitution robuste malgré le programme rigoureux de jeûne qu’elle s’était imposé. Cependant, ses biographes relatent qu’elle a dû parfois affronter une santé défaillante.

La première est celle de la cécité presque totale pendant son voyage en Terre Sainte. Les voyageurs méditerranéens connaissent le phénomène : Pour les personnes douées d’un teint clair - et Angèle en était - un contact prolongé avec le reflet du soleil sur la mer peut causer une inflammation ophtalmologique ou une défaillance momentanée du nerf optique. Il semble que ce fut le cas chez Angèle : Comment a-t-elle réagi ? Différentes possibilités s’offraient à elle : Retourner en arrière et attendre en Crète le prochain navire pour Venise ? Rester en Crète et attendre le retour des autres pèlerins ? Continuer sa route en comptant sur la bonne volonté et l’aide de Romano et de son cousin Bartolomeo ? Nous savons qu’elle choisit cette dernière voie, faisant ainsi preuve de courage, mais aussi d’une confiance affectueuse envers les deux hommes qui l’accompagnaient. Elle ne craignait pas de les mettre à contribution !

Intérieurement, quels étaient ses sentiments ? D’après ses confidences à Gallo, dans un climat de grande ferveur, Angèle a vécu avec intensité les différentes scènes de la vie du Seigneur dans les lieux où celles-ci se sont passées. Pourtant, elle aurait pu s’inquiéter : Et la fondation qui lui avait été promise ? Comment y pourvoir en étant aveugle ? Quel futur envisager ? Or, il ne semble pas que ces questions aient troublé Angèle. Elle s’abandonne pour le présent et pour l’avenir, toute à la contemplation de son Sauveur.

En 1529, réfugiée à Crémone sous le toit hospitalier d’Agostino Gallo, Angèle tombe gravement malade et semble vivre ses derniers moments ; elle se trouve, néanmoins pleinement consciente. Ses amis l’entourent, ainsi que d’autres personnes qui avaient probablement été aidées par ses conseils et ses avis. Jérôme Patengola s’approche, et pensant lui faire plaisir, lui lit maladroitement l’épitaphe qu’il compte faire graver sur son tombeau. L’annonce de sa mort imminente agit sur Angèle comme un catalyseur : Elle se redresse, se croit déjà au ciel et parle avec passion de la joie de se trouver auprès du Seigneur en compagnie de la sainte Vierge et des Saints. Mais peu à peu elle se rend compte que les "saints" qui l’entourent ne sont que de simples mortels et qu’elle n’est pas encore arrivée au terme. Fortement déçue, elle se met à pleurer et exprime sa colère envers Jérôme, l’accusant de l’avoir trompée.

Que pouvons-nous déduire de cet incident, au sujet de sa réconciliation avec les événements ? Tout d’abord, pour Angèle, une maladie mortelle n’est pas une triste épreuve, mais la porte ouverte qui nous introduit à la grande joie de l’au-delà. La réconciliation plus difficile a été pour elle de faire face au retour à la vie. Pourquoi ? Appréhensions devant la perspective d’une mission qui lui semblait trop lourde à porter ? Ou tout simplement la déception de voir s’échapper la grande joie de se croire enfin arrivée auprès du Seigneur tant aimé ? On ne peut qu’émettre des hypothèses. Ce qui frappe, cependant, c’est le fait que l’activité d’Angèle ne s’est pas ralentie après cet incident : Elle reprend vigueur et continue à recevoir de nombreuses personnes venues la visiter pour un conseil, ou un soutien spirituel.

Agostino Gallo parle aussi d’autres maladies d’Angèle et du fait que son corps ne réagissait pas comme celui du commun des mortels. Les médicaments, elle les prenait davantage pour faire plaisir à ceux qui les lui procuraient que pour améliorer sa santé. D’ailleurs elle avait ses recettes naturelles, consistant en poireaux, en oignons et autres légumes. Et même, après plusieurs jours de maladie, elle se soignait en se lavant la tête !

J’ai connu pendant ma jeunesse religieuse une soeur très âgée, bretonne d’origine, que les médicaments rendaient malades. Pour elle, le seul moyen de se soigner en accord avec sa constitution était d’aller au jardin, de choisir quelques herbes et plantes qu’elle absorbait... et cela réussissait ! Une fois, on la persuada de prendre quelques gorgées de café. Elle faillit en mourir devant nos yeux !

Vous pourriez m’objecter à bon droit qu’Angèle ne semble pas s’être bien réconciliée avec son corps, étant donné les jeûnes rigoureux qu’elle lui faisait subir. En effet, les témoins de sa vie nous révèlent qu’elle mangeait peu, et que ses repas étaient habituellement ceux des pauvres gens, car le pain et la viande étaient réservés à la table des riches. Les plus pauvres se contentaient de fèves, de légumes, de fruits, de poisson, de peu de pain. Ce fut là son régime habituel. Depuis son enfance, d’ailleurs, elle avait pris l’habitude de manger peu. Un Archevêque de Prague, a raconté comment lui aussi, dès le début, a été habitué à se contenter de peu. Issu d’un milieu pauvre, son repas du soir consistait habituellement en un bol de lait et un morceau de pain. Sous le régime communiste, alors qu’il a dû subir la prison, puis les travaux forcés comme laveur de vitre, cette habitude frugale l’a aidé à subsister et il la continue encore aujourd’hui. Ajoutons, cependant, que d’après Faino, lorsque Angèle était invitée chez des amis, ce qui arrivait de plus en plus souvent à Desenzano, elle prenait volontiers tout ce qu’on lui offrait.

Ajoutons encore que le souvenir de sa "piacevolezza", donc de cette bonté, de cette douceur aimable qui émanaient d’elle, montre à quel point ses sentiments intérieurs avaient envahi son corps. Sa figure, son regard, sa voix étaient imprégnés de cet amour chaleureux qui l’avait envahie.

Les dernières semaines de sa vie, Angèle a du garder le lit. Il semble que ce fut pendant cette période qu’elle dicta ses Avis et son Testament, en raison des nombreuses allusions à sa mort prochaine. Ses dernières forces, elle les utilisa pour affermir la Compagnie, mais aussi pour accueillir ceux qui venaient encore à elle chercher des conseils spirituels. Giacomo Chizzola raconte comment, s’étant assise dans son lit, elle lui fit une belle exhortation sur la vie chrétienne pendant environ une demi-heure. Puis, à Tomaso Gavardo, qui lui demandait aussi un avis spirituel, elle conseilla de faire en cette vie ce qu’il aurait voulu avoir fait au moment de sa mort. Profitant de ses dernières forces, Angèle sut affronter la mort en se souciant davantage des autres que d’elle-même.

2 - les forces de la nature
Angèle a-t-elle connu une nature hostile ? Par quelques allusions dans ses Écrits, nous savons que dans sa vie de paysanne elle a dû affronter les pierres et les cailloux qu’il faut retirer des champs ; les mauvaises herbes tellement difficiles à déraciner, les loups qui menacent les troupeaux. Devant ces difficultés elle agit par une réconciliation active, cherchant à améliorer la terre, à dominer les inconvénients d’une nature rebelle.

Rappelez-vous qu’allant à Venise en 1524 pour prendre le navire qui se rendait à Jérusalem, elle a du faire face à du très mauvais temps et des pluies abondantes. Arrivée à Montebello, elle se trouvait devant une rivière anormalement grossie par les eaux tumultueuses et infranchissables. Seule une mince passerelle branlante subsistait. Fallait-il s’y risquer et peut-être tomber dans les flots déchaînés ? Angèle prit son courage à deux mains et guida son cheval sur la passerelle... qui ne céda pas ! Les hommes qui l’accompagnaient et qui avaient hésité devant la traversée, n’avaient plus qu’à la suivre dans son hardiesse.

Angèle mentionne le mauvais temps qui s’arme contre nous (R Prol 20). Elle mentionne l’air, la mer et la terre. La tempête en mer, elle l’a vécue 9 jours de suite lors de son retour de Palestine. De son navire, elle a pu voir les deux autres bateaux qui l’escortaient sombrer dans les flots. Pour sauver le bateau, l’équipage a dû jeter à la mer ses armements et toute sa cargaison de vin de muscat. Quelle fut l’attitude d’Angèle pendant ces jours d’angoisse ? Elle restait sereine ; surtout, elle priait. Sa tranquille prière a frappé son entourage. Romano, qui l’accompagnait, parle de ses prières sans discontinuité. Calcinardi, au 19ème siècle, dans la peinture qui se trouve actuellement à l’Église de Desenzano, représente le bateau en furie, prêt à sombrer, et Angèle debout à la proue en train de prier. Calcinardi n’a sûrement jamais été en mer. Je défie qui que ce soit de rester debout quand le bateau est tourmenté par les vagues et par le vent. En artiste, il a probablement voulu suggérer par là, la force intérieure d’Angèle, sa sérénité, et sa prière continuelle au milieu des dangers.

Dangers de la terre ? En 1529 Brescia a subi un tremblement de terre dévastateur, qui détruisit de nombreux édifices. Il fut suivi par d’abondantes pluies, qui causèrent des inondations désastreuses, emportant les cultures et les bêtes. Il s’en suivit une grande famine à Brescia. Gallo ne mentionne pas cet événement expressément, mais il dit qu’Angèle était capable de supporter avec patience les plus grands froids (sa chambre n’était pas chauffée) et les plus grandes chaleurs, la faim et la soif.

Un autre événement naturel mit en émoi toute la population. Vers 1533, la Comète de Halley s’est rapprochée de la terre, beaucoup plus qu’en 1997, lorsqu’on a pu la voir à la télévision. Selon les témoins, sa queue balayait environ un tiers du ciel. Les Brescians étaient terrorisés, la voyant s’approcher de plus en plus de la terre, si bien qu’il y eut plusieurs suicides à cette époque. Angèle ne mentionne pas le phénomène dans ses Écrits, mais elle dit que nous aurons, en notre faveur tout le ciel et toute la machinerie de l’univers (Dern Av 8). Non seulement, elle n’y trouvait pas de menace, mais elle considérait la création avec bienveillance, car tout n’est-il pas créé par un Dieu qui nous aime ?

3 - Les événements familiaux
Nous savons qu’Angèle a du supporter de lourdes épreuves au sein de sa famille. Sa mère n’est plus mentionnée dans les registres civils de Desenzano à partir de 1490, sa soeur en 1491, son père en 1492. Nous ne connaissons pas les causes de ces décès rapprochés. Les registres mentionnent les noms des victimes de la peste, mais aucun Merici n’y figure. Il s’agissait probablement de maladie, peut-être d’empoisonnement alimentaire. Le deuil qui a laissé beaucoup de trace dans la mémoire d’Angèle fut la disparition de sa soeur. Cette aînée a-t-elle causé des inquiétudes par son comportement ? Toujours est-il qu’Angèle prie avec angoisse pour son salut éternel. Dieu lui donnera une réponse de paix et d’encouragement qui la marquera pour toute sa vie. Ce qui nous frappe ici, c’est la réaction d’Angèle : devant l’incertitude, l’inquiétude, elle prie. Elle prie non seulement à l’église, mais dans les champs. Avez- vous remarqué que les deux grandes interventions de Dieu dans sa vie se passent non dans sa chambre, ni à l’église, mais alors qu’elle se trouve en plein travail agricole ?

Après la mort de ses parents, Angèle a du quitter la maison familiale. Ses frères, d’après Faino, avaient quitté Desenzano à la recherche de meilleures terres dans les environs, par exemple à Darfo, où se trouvaient encore les descendants de l’un deux au 18ème siècle.

Angèle est adoptée par son oncle maternel, Biancoso de Bianchis, un riche notaire habitant Salo, lieu de villégiature pour les Brescians aisés. Deux souvenirs nous révèlent les réactions d’Angèle : Elle avouera plus tard au Chanoine Tribesco, qu’elle passait ses journées à faire la lessive, pétrir le pain, chercher l’eau à la fontaine, bluter le blé. Pourquoi, au sein d’une famille aisée faisait-elle les travaux des servantes ? Nous pouvons supposer plusieurs raisons : Ou bien la famille qui l’adoptait la considérait comme telle ? Ou bien elle voulait réagir par d’humbles services à la vie mondaine qui l’entourait ? Ou bien un travail énergique l’aidait à supporter sa peine ? Probablement était-ce de sa part une manière de ne pas s’engager dans les loisirs de sa famille. Toujours est-il qu’Angèle agit ici à contre-courant.

Ce devait être un problème pour l’oncle Biancosi d’avoir sous sa tutelle cette jolie jeune fille blonde en âge de se marier et qui refusait d’en entendre parler. A son âge - 18, 20 ans - toutes les filles étaient déjà mariées ou entrées au couvent. Pourtant, Angèle est pieuse : elle prie beaucoup, va souvent à l’Église, désire fréquenter les Sacrements, ce qui n’était pas habituel à l’époque, mais la vie monastique en clôture ne semble pas être sa voie. D’ailleurs, ni à Salo, ni à Desenzano nous ne trouvons mention d’un couvent de religieuses. Face à son entourage, elle prend alors une décision qui lui accorde plus de liberté et lui donne un certain statut : Elle entre dans le Tiers-Ordre de Saint François.

4 - Le milieu ambiant de la Renaissance
En cette période tourmentée, mais riche, si semblable à la nôtre à beaucoup de points de vue, Angèle a su à la fois tirer parti de ses valeurs et agir à contre-courant pour se réconcilier avec des valeurs supérieures.

La Renaissance est la période des conquistadors et des découvertes de nouveaux mondes. Angèle, de son côté, va aussi voyager, et de plus en plus loin : Mantoue (60 km), Varallo (200 km), Rome (1800 km), la Palestine (3000 km ?).

Au cours de ses voyages, elle sera en contact avec des cultures et des civilisations différentes : grecque, turque, nord-africaine, slave, flamande, lui donnant ainsi un sens d’universalité qui transparaîtra dans ses Écrits.

La découverte récente de l’imprimerie crée un engouement pour la lecture. Angèle, de son côté, lira beaucoup. Selon Gallo, tout son temps libre, quand il n’était pas occupé par la prière ou par l’accueil de ses visiteurs, était passé soit à prier, soit à lire "quantité de livres spirituels".

Les Ordres religieux sont souvent décadents. Elle créera une branche nouvelle, fervente, toute centrée sur Jésus-Christ et son message évangélique.

La femme est souvent minorisée, sous la tutelle de son père ou de son mari : elle va exiger une entrée libre et joyeuse dans son Institut et récuser toute ingérence de la part de la famille.

Les prêtres sont rares. Les prêtres fervents encore plus rares. Angèle va collaborer avec des laïcs pour l’organisation, le soutien, et la défense de la Compagnie.

4 - les événements politiques et militaires
En 1509, les Guerres d’Italie, menées d’abord par Louis XII, puis par François 1er, menacent de plus en plus les habitants du Nord de l’Italie. Cette année-la, Louis XII conquiert toute la région du Lac de Garde. Il entre en triomphateur à Desenzano et laisse, pour gouverner le territoire, le Cardinal d’Amboise, un jeune homme d’environ 23 ans qui n’avait rien du cardinal et beaucoup du guerrier ambitieux. Suivent alors pour la région des années éprouvantes. Les occupants confisquent les moissons et les troupeaux, jettent ceux qui résistent en prison, les torturent, les mettent à mort sans procès. Angèle a vécu ces événements douloureux. Peut-être en a-t-elle été victime, car la ferme des Grezze se trouvait tout près de la route qui reliait Brescia à Venise et le passage des troupes était fréquent. Elle n’a laissé aucune indication sur ces années douloureuses, mais lorsqu’il s’est agi de partir à Brescia consoler une veuve qui avait perdu tous les membres de sa famille sauf une petite-fille de quatre ans, Angèle n’a pas hésité. Elle avait fait l’expérience de la souffrance ; elle savait ce qui pouvait aider Catherine Patengola. Elle savait que Dieu ne nous abandonnera jamais dans nos besoins et que non seulement nous surmonterons facilement tous les périls et adversités, mais encore nous les vaincrons avec grande gloire et grande joie. Et même, nous passerons cette très courte vie dans la consolation et chacune de nos douleurs et tristesses se changera en joie et allégresse (R Pro 25-27).

Lorsqu’en 1529 les armées de Charles-Quint s’approchent dangereusement de Brescia, Angèle, comme beaucoup d’habitants, fuit la ville en compagnie d’Agostino Gallo. Entre Brescia et Crémone, il y a environ une soixantaine de kilomètres. Il s’agit donc d’un voyage de deux ou trois jours. Quelle est la réaction d’Angèle pendant ces moments de terreur et d’angoisse ? Nous savons par Gallo que sa présence apaisante et encourageante fut telle, que tous les membres de la famille, jusqu’au plus jeune, en étaient conquis et apaisés.

Cette année-là, toute l’Italie était en guerre. Plusieurs puissances se disputaient le pouvoir : les Français de François 1er, les Allemands de Charles-Quint, les Seigneurs de la République de Venise, les armées du Pape Clément VII. Face à ces événements qui jetaient la terreur parmi la population, conquise et reconquise au gré de l’approche d’armées de nationalités différentes, Angèle va prier. D’après Faino, son premier pèlerinage à Varallo avait pour but de supplier Dieu en faveur de la paix. Et Il ajoute, qu’à son retour, elle ressentait une conviction intérieure que Dieu avait écouté sa demande. En fait la Paix des Dames, signée à Cambrai en septembre 1529, fit cesser les hostilités.

Prière, travail, énergie, abandon et confiance, telles furent donc les attitudes d’Angèle qui l’aidèrent à se réconcilier avec les événements. Trouve-t-on dans ses Écrits quelques conseils destinés à nous aider dans notre vie d’aujourd’hui ?

II. Réconciliation avec les événements dans les Ecrits

Les événements envisagés par Angèle dans ses Écrits sont d’une part ceux qui sont extérieurs à la Compagnie et qui concernent des phénomènes de société. D’autre part, elle envisage ceux qui touchent la vie de ses soeurs à l’intérieur de son Institut.

1. Evénements extérieurs à la Compagnie

Comment Angèle conseille-t-elle de réagir face au relâchement des mœurs, caractéristique de la Renaissance ? Non par une acceptation facile et passive, sans résistance. Au contraire, elle prône des réactions énergiques visant à la réconciliation avec ce qu’il y a de meilleur dans l’homme. Le "Larousse" ne définit-il pas la "réconciliation" comme une action qui rétablit l’accord, l’harmonie ?

Sa première réaction est celle de la prière et du jeûne qu’elle propose les quarante jours qui suivent l’Epiphanie, pour dompter les sens, les appétits et la sensualité qui, à ce moment-là surtout, semblent dominer dans le monde, et aussi pour implorer devant le trône du Dieu Très-Haut miséricorde pour tant d’actions dissolues qui, en ces temps-là sont commises par des chrétiens, comme cela est plus que visible à tous (R4, 10-11).

Une deuxième réaction est celle de la prudence et de la vigilance : Les rues de Brescia, selon l’historien Pasero étaient le théâtre de violences de tout genre, dont les femmes étaient souvent les victimes. Dans cette situation, l’on comprend aisément le conseil suivant : Qu’elles ne restent pas aux balcons, ni sur le seuil des portes et dans le rues, ni seules ni en compagnie, et cela pour beaucoup de raisons. Qu’en allant par les rues ou les chemins elles aient les yeux baissés et soient bien modestement enveloppées dans leur fichu et qu’elles marchent vite, sans flâner ni s’arrêter ici ou là et sans rester à regarder curieusement quoi que ce soit. (R 3, 4-7)

Angèle prévoit aussi de la part des supérieures une aide efficace au cas où les soeurs seraient victimes dans leur milieu de vie : ...les réconforter et les aider si elles se trouvent dans quelque situation de discorde ou dans quelque autre tribulation ou bien si les supérieurs (N .B. les employeurs) de l’une d’elles à la maison lui faisaient quelque tort, ou voulaient l’empêcher de faire quelque bien ou l’induire au danger de faire quelque mal (R 11, 9-12).

Face à la situation souvent déplorable de l’Église, Angèle reste respectueuse, mais tout aussi énergique. Prière, témoignage, retour à la vie liturgique sont ses manières de se réconcilier avec l’Église, Épouse du Christ et Mère de tous les baptisés : Priez et faites prier, dit-elle, afin que Dieu n’abandonne pas son Église, mais veuille la réformer comme il lui plaît, et selon ce qu’il voit être mieux pour nous, et davantage à son honneur et à sa gloire. (Av 7 24). Ainsi, Angèle ne condamne pas les "réformateurs", mais se fie au Seigneur pour susciter ceux qui agiront pour son honneur et pour sa gloire... et pour notre avantage ! La meilleure "réforme" pour Angèle est celle de la vie personnelle de chacune, selon les modèles transmis par le Christ et par tant de générations de saints : Suivez l’ancienne voie et usage de l’Église, établis et confirmés par tant de Saints sous l’inspiration du Saint Esprit. Et menez une vie nouvelle (Av 7, 22).

Cette vie nouvelle exige une réconciliation avec la vie sacramentelle de l’Église et un retour à l’Eucharistie et au Sacrement de Réconciliation.

Par manque de prêtres fervents, et aussi par manque de prêtres tout court, la vie sacramentelle était devenue désuète pour nombre de Chrétiens. Les Luthériens étaient nombreux à Brescia, et leur mépris de l’Eucharistie et de la Messe, notoire. Angèle cherche donc une réconciliation vigoureuse avec la liturgie de l’Église en ajoutant des précisions qui s’avéraient nécessaires à celles qui n’en avaient pas pris l’habitude : Que chacune aille à la Messe chaque jour et en entende au moins une entière, et qu’elle s’y tienne avec modestie et dévotion, car dans la sainte messe, se retrouvent tous les mérites de la Passion de notre Seigneur. Et plus on y assiste avec grande attention, foi et contrition, plus on participe à ces mérites bénis et plus grande est la consolation qu’on reçoit (R 6, 1-4). Force est de constater que l’appel à la Messe quotidienne se situe à contre-courant de la vie chrétienne de son époque. Les précisions concernant les attitudes à y adopter montrent bien que même les membres de la Compagnie devaient être instruites sur la manière de s’y comporter, c’est-à-dire : avec modestie et dévotion, avec grande attention, foi et contrition. Le lien qu’Angèle établit entre la Messe et la ’Passion du Christ, entre ses mérites - nous dirions aujourd’hui, grâces de salut et de pardon - dévoile l’importance qu’avait pour elle ce ressourcement quotidien auprès du Christ, qui a offert sa vie pour nous sauver.

En dehors des offices religieux, donc surtout l’après-midi, les églises de Brescia servaient de lieu de rendez-vous pour des transactions politiques, commerciales, et... pour des rendez-vous amoureux. On comprend, dès lors, cet avertissement un peu curieux de la part d’Angèle : On recommande de ne pas trop s’attarder dans les églises. Cependant, si elles veulent prier plus longuement, qu’elles aillent dans leur chambre (R 6 6-7).

Quand il s’agit du Sacrement de réconciliation, Angèle en recommande la réception au moins une fois par mois, car, dit-elle la confession (est le) remède nécessaire aux plaies de nos âmes. Nous sommes tous des êtres fragiles et blessés ; seul le Christ peut nous guérir pas à pas de nos infirmités spirituelles. De plus, la confession était spécialement décriée par les protestants qui affirmaient qu’il suffisait de se confesser intérieurement à Dieu pour être pardonné. On comprend alors l’insistance d’Angèle sur l’aveu de nos fautes : car jamais nul ne sera justifié du péché si, d’abord, de sa propre bouche, il ne confesse ses fautes au prêtre... On montre clairement que le péché ne peut pas être enlevé sinon par le prêtre et par la confession. En effet, comment le prêtre pourra-t-il délier d’un péché s’il ne le connaît pas ? Et comment pourra-t-il le connaître si celui qui l’a commis ne le manifeste pas de sa propre bouche... (R 7 2, 4-6).

A force de recevoir ou de se mettre en contact avec les grands de ce monde, (Francesco Sforza, le Prince de Castiglione), Angèle avait pris conscience de leurs faiblesses, de leurs souffrances aussi. Elle compare leur comportement difficile, les circonstances douloureuses dans lesquellesils se trouvent parfois, à la sérénité joyeuse de ses filles : Combien de seigneurs, de reines et autres grands personnages, malgré leurs richesses et leur puissance, ne pourront trouver un vrai soulagement en tel ou tel besoin extrême. Et elles, au contraire malgré leur pauvreté, trouveront consolation et réconfort. (Av 5 33-34).

Enfin, vis-à-vis des grands de ce monde, Angèle rappelle qu’ils sont investis de droits et de pouvoirs et recommande l’obéissance aux lois et statuts des seigneurs et aux gouverneurs des états (R 8 13), à condition qu’on ne nous commande rien qui soit contraire à l’honneur de Dieu et à notre propre honnêteté. (R 8 18).

2. Evénements intérieurs à la Comppagnie

Angèle ne cache pas la réalité : les soeurs rencontreront des obstacles, des difficultés, des critiques. Comment se réconcilier avec l’opposition ? Angèle veut encourager ses filles à la confiance et à l’espérance : Certes, elles rencontreront parfois des tribulations ou des difficultés ; mais cela passera vite et "se changera en allégresse et en joie. Et puis, la souffrance de ce monde est un rien par rapport aux biens qui sont en Paradis. (Av 5 29-30.) Et elle continue : Car Dieu l’a ordonné ainsi de toute éternité, que ceux qui sont unis dans le bien pour son honneur auront toutes sortes de prospérités, et tout ce qu’ils feront tournera bien puisqu’ils ont Dieu lui-même et chacune de ses créatures en leur faveur, (Dern Av 9). Je vous le dis, étant ainsi unies de coeur toutes ensemble, vous serez comme une forteresse, ou une tour inexpugnable, contre toutes les adversités et persécutions et tromperies du démon. (Dem. Av 15-18).

Cependant, ne nous trompons pas. Il ne s’agit pas d’un abandon passif au Dieu qui nous aime. Angèle réagit vigoureusement pour apporter une réponse favorable dans les cas où les soeurs souffrent de solitude, de vieillesse ou de maladie, ainsi que d’un milieu de travail défavorable (R 11, 25-30) .

Angèle se démarque de la spiritualité franciscaine en abordant la question de l’argent. Faut-il en recevoir ? Et si on en a, qu’en faire ? Comment se réconcilier avec l’argent, sans mépris, mais aussi sans avidité de la part de celles qui n’en ont pas ou peu ? Angèle se place ici résolument dans une perspective positive fondée sur la foi en la providence, mais aussi sur la prudence humaine. Si, de par la volonté et la libéralité de Dieu, il arrivait que l’on eût en commun de l’argent ou d’autres biens, on rappelle qu’on doit les administrer comme il faut et qu’on doit les dispenser prudemment, spécialement pour aider les soeurs et en fonction de chaque besoin éventuel. (R 11, 22-24) Vous saurez que si ce n’avait pas été chose utile et convenable que la Compagnie ait quelques revenus, Dieu n’aurait pas commencé à l’en pourvoir. Mais je vous avertis, soyez prudentes à ce sujet... et l’argent que vous aurez, dépensez-le pour le bien et le développement de la Compagnie, selon que la discrétion et l’amour maternel vous le dicteront. (L 9 1-2)

Enfin, il y a une réconciliation pratiquée par Angèle qui est très importante, qui a conditionné toute l’évolution de la Compagnie dans la suite : C’est la réconciliation avec le changement. Angèle, qui savait que son Institut allait s’étendre et durer jusqu’à la fin du monde, prévoyait les changements qui allaient s’opérer, selon les temps et les lieux". C’est pourquoi, elle laisse un conseil d’adaptation, tout à fait unique dans l’histoire des congrégations religieuses. Si, selon les temps et les besoins, il y avait de nouvelles dispositions à prendre ou quelque chose à modifier, faites-le prudemment et avec bon conseil. (Dern L 2).

Son oeuvre n’est pas la sienne, mais celle de Jésus-Christ, car c’est Lui qui l’a plantée. Angèle est donc certaine de la présence et de l’aide du Seigneur aux Ursulines et cela à chaque époque, en chaque lieu, et donc pour nous, aujourd’hui, ici, en ce XXIème siècle. Elle y met cependant des conditions : réfléchir avec prudence, chercher conseil, et surtout, surtout, prier toutes ensemble : Car ainsi, sans aucun doute, Jésus-Christ sera au milieu de vous et il vous éclairera et vous instruira en vrai et bon maître sur ce que vous aurez à faire. (Dern L 5). Cette promesse vaut pour l’Institut, mais elle vaut aussi pour chacune d’entre nous. Sans aucun doute, Jésus-Christ est au milieu de nous ; il nous éclaire ; il nous montre ce que nous avons à faire Rendons grâce pour cette présence qui ne se démentira jamais.

Sœur Marie Seynaeve
Ursuline de l’Union Romaine

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