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Portrait d’une éducatrice

Angèle Merici – Portrait d’une éducatrice

Les premiers témoins oculaires de la vie d’Angèle Merici, ainsi que les biographes du 16e siècle, nous révèlent une femme douée de qualités pédagogiques extraordinaires. Ses Ecrits nous donnent le secret de l’ascendant spirituel qu’elle avait sur ses contemporains. Bien qu’Angèle n’ait jamais fréquenté l’école, ses dons éducatifs et ses conseils donnés aux supérieures de la Compagnie eurent une telle influence que ses filles devinrent rapidement des éducatrices, au service de la formation chrétienne. Elles puisèrent dans les Avis et le Testament des conseils pédagogiques qui inspirèrent pendant des siècles toutes les activités éducatives dont elles furent chargées.

Une étude attentive de la vie d’Angèle démontre que :

  1. Angèle manifeste des dons qui firent d’elle une vraie éducatrice.
  2. Angèle manifeste ses dons dans un monde déchiré, semblable au nôtre.
  3. Angèle trouve des formules adaptées à son temps.

I. Angèle manifeste des dons d’éducatrice

Tout éducateur rêve d’être aimé de ses élèves. Il voudrait pouvoir les stimuler au bien par des paroles engageantes et persuasives. Il désire les entraîner par tout son être.

1. Angèle sut se faire aimer
A Desenzano, pendant les 20 ans qu’elle y passa à l’âge adulte, avec sa grande charité elle avait contracté amitié non seulement avec les gens de son village, mais avec ceux de la côte… Tous rivalisèrent pour l’inviter chez eux. Elle allait chez les autres et traitait en toute confiance avec tout le monde… Les Patengola contractèrent avec elle une amitié spirituelle tellement étroite, qu’ils la nommèrent leur « maîtresse de maison ». (Faino, 24).

A Brescia, Angèle se fait des amis dans toutes les couches de la société : avec la patricienne Caterina Patengola, le Duc Francesco Sforza, le marchand de tissu Antonio Romano, l’humaniste Agostino Gallo, le diplomate Giacomo Chizzola, ainsi qu’avec les artisans et les ouvriers de son quartier. D’ailleurs, la plupart des premiers membres de la Compagnie étaient des servantes ou des filles d’artisans.

Les jeunes aussi recherchaient sa présence, tel Bertolino Boscoli, qui avoue qu’il se rendait souvent chez elle lorsque, adolescent, il habitait dans le quartier de Ste Afre. Il aimait rencontrer cette femme mûre, confidente de ses aspirations. De plus, l’analyse des « Polizze d’Estimo » ou Registres civils nous révèlent que bon nombre des premiers membres de la Compagnie étaient des jeunes filles qui s’étaient tournées vers Angèle pour recevoir d’elle encouragements, conseils et une amitié vraie.

Pandolfo Nassino, le chroniqueur de Brescia, habituellement caustique dans ses observations, note, à propos d’Angèle qu’elle annonçait à tous la foi en Dieu avec tant d’amabilité que tous s’attachaient à elle.

Il semble donc qu’un certain charme émanait de sa personne, qu’elle attirait ses contemporains par la douceur de ses paroles aimables (Faino, 25-26). Son attitude frappait d’autant plus que les femmes de Brescia – comme encore celles d’aujourd’hui - avaient la réputation d’avoir la parole dure et hautaine, le ton disputeur et railleur.

2. Ses paroles avaient une force persuasive.
Cette femme discrète, aimable, joyeuse, semble avoir eu le don de toucher les cœurs de ses interlocuteurs afin de les entraîner au bien. Plusieurs témoignages de ses contemporains nous aident à saisir sur le vif ce don de persuasion.

Un certain Stefano Bertazzoli était étudiant en droit à l’Université de Padoue. Il faut savoir que les Bertazzoli étaient nobles, riches, et que les étudiants d’alors, comme ceux d’aujourd’hui, ne passaient pas tout leur temps dans des livres ! Habillé avec la somptuosité de la mode du temps, où les hommes ne reculaient pas devant les dentelles, les plumes et les soieries, il vint trouver Angèle à Salò, poussé par la curiosité. Celle-ci devina sous les dehors recherchés du jeune homme une quête plus profonde. L’entrevue le marqua tellement qu’il retourna à l’université complètement transformé. Il s’inscrivit à la faculté de droit canonique pour commencer des études sacerdotales. (N’oublions pas que les séminaires organisés n’existaient pas encore).

Le Comte Louis de Castiglione avait dépossédé et banni de ses terres un ami d’Angèle qui habitait près de Solferino. Angèle se fit introduire auprès du Comte et commença à plaider le parti de l’exilé. Non seulement le Comte ne s’est pas irrité, mais il se laissa persuader d’accorder son pardon à cet homme et de lui rendre ses biens.

Réfugiée à Crémone, Angèle est mise en relation avec les gens de la cour de Crémone et de Milan. Agostino Gallo nous révèle que beaucoup d’entre eux se laissèrent persuader par Angèle à changer de vie et que leur conversion fut durable.

Dans une ville où les passions politiques avaient provoqué des dissensions violentes entre les familles, deux membres de clans ennemis, Filippo Sala, à la solde de Venise, et Francesco Martinengo, dont la famille avait notoirement soutenu les envahisseurs français, s’étaient provoqués en duel. Le premier avait déjà plusieurs meurtres sur la conscience, dont celui de sa propre sœur ! Les deux hommes étaient mariés ; leurs femmes, du moins, s’entendaient et vinrent trouver Angèle, la suppliant d’intervenir là où le gouverneur de Brescia avait lui-même échoué. Angèle pria longuement, puis alla trouver chacun séparément. Il est étonnant que ces deux hommes aient consenti à la recevoir et à l’écouter. Par quelques brèves paroles, elle réussit à les pacifier.

3. Son exemple était entraînant.
Depuis son enfance, Angèle semble avoir eu un don de chef pour entraîner les autres, non dans le sens d’imposer son autorité, mais de stimuler à agir comme elle.

Sa sœur aînée, pourtant étourdie et espiègle, se mit à l’imiter dans ses prières et ses renoncements.

Devenue Tertiaire de Saint François, lorsqu’Angèle revint à Desenzano, elle fut accompagnée par une amie qui voulait partager sa vie simple et austère. La mort prématurée de cette jeune fille priva Angèle de sa compagnie.

Arrivée à Brescia, Angèle fut rapidement reconnue pour ses dons d’encouragement et de conseil. Beaucoup de femmes et de jeunes filles accourraient auprès d’elle pour obtenir quelque réconfort dans leurs difficultés matérielles et spirituelles (Faino, 26-27). Peu à peu se forma autour d’elle un groupe de femmes et de jeunes filles, qui, éprises du même idéal, voulurent se consacrer au Christ, tout en vivant dans leurs familles.

Lorsque Angèle vint habiter à Sainte Afre, elle fut accompagnée de Barbara Fontana qui partagea sa vie de prière et de pénitence. Celle-ci était-elle membre de la Compagnie ? Son nom jusqu’à ce jour n’a été retrouvé dans aucun registre officiel de la Compagnie, mais elle habitait le même quartier.

II. Angèle manifeste ses dons dans un monde semblable au nôtre.

A l’époque d’Angèle, l’Europe élargit ses horizons : Christophe Colomb découvre l’Amérique, Vasco de Gama aborde aux Indes, Magellan fait le tour du monde, Pizarro conquiert le Pérou et le Chili, Cortez envahit le Mexique, et Cartier découvre le Canada. Angèle, de son côté, est tentée par les grands voyages qu’elle accomplit en esprit de pèlerinage. Fait exceptionnel pour une femme à son époque, elle entreprend deux pèlerinages à Varallo près du Monte Rosa, se rend à Crémone, passe par Milan, voyage en Terre Sainte et part pour Rome. Ses horizons se sont ouverts sur le monde arabe, grec, africain, slave… et même flamand, par les pèlerins qui l’accompagnèrent pendant le voyage de retour de Jérusalem.

L’Europe cherche son équilibre à travers des luttes entre les Etats. Angèle voit le début des Guerres d’Italie en 1494 sous Charles VII, et en 1512, le siège et le sac de Brescia sous les troupes de Louis XII. Pendant sa vie, Charles Quint devient empereur d’Allemagne et de l’Empire, englobant sous sa puissance l’Espagne, les Flandres, la Bourgogne et l’Autriche. Le Sac de Rome eut lieu en 1527 sous les troupes de Charles Quint. En même temps, Soliman le Magnifique étendait l’Empire Turc dans le Bassin Méditerranéen.

Dans une époque de guerres et de violences de tous genres, Angèle se veut un instrument de paix. Son premier pèlerinage à Varallo, entrepris à l’approche de l’hiver, a pour but d’obtenir de Dieu la pacification de son pays, déchiré par les forces de Venise, de Milan, de France, d’Allemagne et de la Papauté. Elle exerce une action pacificatrice au sein des familles. Elle excellait à réconcilier entre eux mari et femme, père et fils, frères et sœurs. Elle insiste sur le devoir de répandre la paix : Je veux qu’elles cherchent à mettre la paix et la concorde partout où elles se trouveront… Que leurs paroles soient affables, portant à la concorde et à la charité.

L’homme de la Renaissance cherche à augmenter son savoir. Angèle est contemporaine de Commines, Copernic, Machiavel, Rabelais, Erasme, Vésale. Elle se montre avide de lectures, spécialement dans le domaine qui l’attirait, celui de la spiritualité : vie des saints, commentaires de l’Ecriture Sainte, œuvres des Pères de l’Eglise. Dans l’esprit de l’humanisme de son temps, elle arrive à se faire une vaste synthèse personnelle sur la doctrine de l’Eglise et l’Ecriture Sainte. On vient la consulter, l’interroger. Elle fait des exposés qualifiés de savants et spirituels. C’est l’époque où à Brescia la femme cultivée est appréciée (cf. la poétesse Gambara).

L’Eglise est minée par les nouveautés doctrinales et les faiblesses de ses membres. Face à l’influence grandissante de la Réforme Protestante (Brescia est qualifiée par le Pape Clément VII comme la plus luthérienne de toutes les villes d’Italie), Angèle se montre indéfectiblement loyale à l’Eglise : Suivez l’ancienne voie et l’usage de l’Eglise, établis et confirmés par tant de saints sous l’inspiration de l’Esprit Saint… Quant aux autres opinions qui naissent actuellement et qui naîtront, laissez-les tomber, comme étant des choses qui ne vous regardent pas.
Devant les faiblesses de l’Eglise, les hommes qui se révoltent contre son autorité et ceux qui ne vivent pas selon sa morale, elle donne une réponse exigeante : Vous, menez une vie nouvelle. Priez, et faites prier afin que Dieu n’abandonne pas son Eglise mais veuille la réformer comme il lui plaît et selon ce qu’il voit être meilleur pour vous et préférable pour son honneur et sa gloire. On disait d’Angèle, Si la foi catholique avait disparu, on la retrouverait tout entière dans la Bienheureuse Angèle.

Devant la désagrégation de la famille, elle a ce coup de génie de laisser dans leurs familles les membres de son Institut. Elles y seront un ferment de paix, de bon exemple, de rectitude morale.

Face à l’injustice criante qui l’entoure, face à la misère du peuple et au luxe éhonté des riches, elle encourage les riches matrones à se mettre au service d’humbles filles d’artisans. Elle-même prêche d’exemple en vivant une vie de pauvreté et de simplicité qui l’apparente à Saint François d’Assise, dont elle avait pris la bure en entrant dans le Tiers-Ordre.

III. Angèle trouve des formules nouvelles adaptées à son temps
Angèle innove, à partir des besoins et des appels qu’elle perçoit autour d’elle :

La cité est déchirée ; la vendetta, affaire de vie quotidienne. Angèle va insister sur des attitudes d’unité, d’entraide, de support mutuel. Elle dote son œuvre d’une organisation efficace, source de cohésion et de communion :

  • Réunions par quartiers, sous une responsable locale.
  • Réunions régulières des Colonelles ou responsables des sœurs
  • Réunions de l’« état-major » entre les Colonelles et les Gouvernantes.
    Angèle a compris que le meilleur moyen de promouvoir l’unité est de mieux se connaître, de se parler, d’échanger…

Après des années de luttes intestines, l’autoritarisme prévaut comme moyen facile de venir à bout des dissensions. Angèle écrit sa Règle seulement après avoir consulté ses filles, leur avoir fait expérimenter les différents points proposés, puis elle évalue avec elles le bien fondé de telle ou telle mesure.

La femme est souvent minoritaire, sous l’autorité d’un père ou d’un mari ; la congrégation religieuse, sous une branche masculine. Angèle va donner à son Institut un gouvernement féminin, en écrivant une Règle pour des femmes. Ajoutons que seule la veuve, héritière de son mari, avait des droits reconnus : elle administrait ses biens librement et jouissait d’une pleine autorité dans sa maison. Angèle va donc confier le bien et l’organisation temporelle de la Compagnie à des veuves.

Angèle va collaborer avec des laïcs. Elle confie aux Gouvernantes la charge de veiller sur l’administration de la Compagnie, et à des hommes compétents les problèmes juridiques, par exemple veiller à ce que les membres de la Compagnie puissent jouir de tous leurs droits civils.

Dans un monde changeant, comme celui de la Renaissance, Angèle va assurer la longévité de son œuvre en lui donnant des règles de souplesse et d’adaptation, fondées sur la prière, la consultation et la réflexion. Sa Compagnie, disait-elle, devait durer jusqu’à la fin des temps. Elle avait confié une fois à Cozzano : Plût au Ciel que le monde entier vienne sous cette Règle ! Avait-elle prévu l’internationalité de son œuvre ? Peut-être. En tout cas, elle la souhaitait.

Ainsi, la personnalité humaine et religieuse d’Angèle, forgée en temps de crise, donne des réponses pour des temps de crise. Angèle cherche l’essentiel, le durable. Elle leur donne la préférence sur l’immédiat. Ne l’a-t-on pas vue à Venise, puis à Rome, refuser un poste avantageux qui lui était proposé : s’occuper des « œuvres pies » dans ces villes ? A ce bien immédiat, incontestable, Angèle tourne le dos : c’est n’est pas ce que Dieu attend d’elle. L’important est d’obéir à sa volonté, laissant à d’autres de pourvoir aux multiples besoins de son temps. Certes, ces besoins étaient criants et demandaient une réponse urgente. Pourtant, dans le trouble et le désarroi de la Renaissance, Angèle cherche à répondre avant tout au besoin de plus urgent de son époque : la faim de Dieu.

Aujourd’hui, dans note monde en quête de sens, il faudrait d’autres personnes comme Angèle pour répondre à l’insatisfaction métaphysique de nos contemporains, leur dévoiler le sens de la vie, leur faire redécouvrir les valeurs fondamentales de l’existence, les aider à rencontrer Jésus-Christ envoyé par le Père pour les faire entrer dans une éternité d’amour. Angèle Merici peut nous y aider par son exemple et son enseignement.

Conclusion
Tels sont les quelques renseignements que les biographes d’Angèle nous ont laissés sur ses qualités d’éducatrice. Pourtant, nous restons sur notre faim. Comment a-t-elle acquis cette sagesse qu lui permettait de discerner entre les vraies les fausses valeurs en temps de crise ? Quelle était sa manière d’être qui facilitait la communication avec ses interlocuteurs ? Nous voudrions connaître dans le détail comment elle s’y prenait, ce qu’elle disait, la manière dont ses contemporains régissaient autour d’elle.

Nous avons, heureusement, la possibilité de creuser plus profond. Ce sont surtout les Ecrits d’Angèle qui révèlent ses qualités d’éducatrice. Ceux-ci ont forgé un esprit, des attitudes, des convictions qui, de tout temps, ont caractérisé les écoles des Ursulines. Avec la Règle de Tournon, première traduction en langue française de celle de Ferrare, une Règle adaptée de celle d’Angèle, les éditeurs ont intégré ses Avis. Ceux-ci ont suffi pour donner une orientation spécifique à toute l’œuvre éducative des Ursulines. Notre deuxième intervention sera donc centrée sur la portée pédagogique des Ecrits mériciens.

Session du Centre Angèle Merici

Sœur Marie Seynaeve
Ursuline de l’Union Romaine

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