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La vie spirituelle

L’enseignement d’Angèle sur la vie spirituelle

Pour mieux comprendre la portée de l’enseignement d’Angèle sur la vie spirituelle, replongeons-nous un instant dans la ville de Brescia à l’époque de Sainte Angèle. Voici rapidement quelques traits significatifs :
-  Un enseignement religieux sporadique ; Beaucoup de curés non-résidentiels ou peu instruits. Rappelons-nous que l’enseignement religieux systématique a commencé vers les années 1560, donc 20 ans après la mort d’Angèle.
-  Des infiltrations luthériennes très fortes avec, en conséquence, une foi populaire troublée, et le rejet de l’autorité et de la doctrine traditionnelle de l’Eglise. En 1525, Clément VII écrivait : Brescia est la plus luthérienne de toutes les cités de l’Italie, et le conseil communal avait dû passer un édit pour chasser les responsables de l’hérésie. La presse, surtout la presse de Venise, introduisait dans les cercles intellectuels des idées non-conformes à la doctrine de l’Eglise.
-  Les Instituts religieux, fort nombreux à Brescia, n’étaient pas tous des centres dévoyés ; il y avait des monastères très fervents à Brescia. Il y avait aussi les autres. Rappelons-nous que pour ces derniers, la plupart de leurs membres étaient entrés non pas vocation mais par décision de la famille. Parmi les monastères d’hommes, les franciscains, les bénédictins, les carmes étaient notoires pour leurs doctrines hérétiques et leur révolte contre l’autorité civile et religieuse.
-  L’influence, comme partout à cette époque, d’un humanisme païen dans les esprits et dans les cœurs ; Les registres civils dénombrent un nombre important d’enfants illégitimes vivant côte à côte avec les fils de famille. Les « diariums personnels » de l’époque nous montrent une situation semblable, hélas, à celle de nos jours : des gens abattus en plein jour pour les voler, ou pour des motifs politiques, ou par ressentiments personnels.

Au sein de cette situation troublée, les documents contemporains nous montent une Angèle donnant à la fois un enseignement catéchétique de base, et, pour ceux qui s’adressent à elles, une vraie formation spirituelle.

Je laisse de côté, aujourd’hui, l’aspect catéchétique et vous rappelle quelques témoignages sur son rôle d’animation spirituelle :

Grâce à elle, beaucoup de personnes s’étaient graduellement retirées d’une vie mondaine pour mener une vie spirituelle (Bellintani, Monumenta 108, 42 v.).
Ses entretiens étaient d’un grand profit pour les âmes ; ses paroles claires, ardentes, plus encore, l’exemple peu commun de toutes ses vertus avaient un grand pouvoir (Id. 12, 11v).
Elle retira du péché beaucoup de personnes par son exemple et par ses paroles, et les dirigeait dans les chemins de la vie chrétienne (Bellintani, Queriniana 19, 14 v).
Ses conversations, ses saintes œuvres extérieures auxquelles elle s’adonnait continuellement pour le bien des âmes étaient le fruit de l’oraison continuelle et instante qui était la sienne (Bellintani, Monumenta, 110, 40v).
Le Seigneur lui avait donné le discernement spirituel, afin qu’elle puisse guider les autres avec sûreté. (Id. 8, 9r).
Pour prévenir les illusions, elle avertissait les autres avec grande affection (Id. 100, 41 r) ; à tous, elle enseignait le vrai chemin pour avancer dans la vie spirituelle et la manière sûre de faire oraison (Id. 100, 41r).

Nous nous rappelons que c’est parmi ses dirigées qu’elle trouva les premiers membres de la Compagnie. Effectivement, Angèle était un guide spirituel pour beaucoup. Que disait-elle ? Quels sont les principes sur lesquels elle insistait ?

Nous en trouvons un aperçu surtout dans sa Règle, où elle ne se limite pas à donner des règles précises - il y en a parfois plus qu’on ne pense ou qu’on ne le voudrait - mais elle y donne aussi tout un enseignement sur la vie spirituelle. Nous verrons successivement :
1. Les conditions de progrès spirituel
2. L’expression de la vie spirituelle : la prière
3. Le but de cette vie spirituelle : l’union au Christ, par le Père, dans l’Esprit
4. Le cadre dans lequel se vit cette vie spirituelle : l’Eglise

1. Les conditions de progrès spirituels

Suivant la grande tradition spirituelle de l’Eglise, Angèle insiste sur trois moyens propres à favoriser l’avancement dans les voies du Seigneur : la pureté de cœur, la pauvreté en esprit, la pénitence.

A. La pureté de cœur

Nous trouvons ces conseils surtout dans le Chapitre 10 de la Règle sur la virginité.

1. expression de l’amour

Angèle ne réduit pas, comme dans les siècles postérieurs, la virginité à l’intégrité intérieure et extérieure propre à la chasteté. Pour elle, et je crois que notre époque nous rejoint en cela, la pureté intérieure est l’expression de l’amour, qui rend joyeux, plein de charité, plein de foi et d’espérance en Dieu, qui nous rend humbles, prudentes, qui règle nos paroles, nos actes, nos démarches, de telle façon que nous soyons transparentes du Seigneur, ou, comme le disait Angèle, que nous soyons un sujet d’édification pour tous ceux qui ont affaire avec nous.

La pureté de cœur est comme une flamme qui faut entretenir. Une flamme ne reste allumée que si on lui donne du combustible à jets continuels. Donc, la pureté de cœur est une attitude de don constant et persévérant dans l’amour de Celui qui nous a appelées. Gardons vive en notre cœur la flamme de la charité, pas n’importe quelle flamme, mais une flamme vive, qui est un joyau, un trésor. Pour garder cette flamme de notre amour allumé, il faut être prêtes à tout, à tous les sacrifices, disposées à mourir, dit Sainte Angèle. Et nous savons combien en coûtent les morts quotidiennes. Angèle vivait à une époque où la vie avait peu de prix ; la nôtre n’est pas différente. On meurt pour si peu de choses, aujourd’hui. Angèle nous invite à donner notre vie pour ce trésor, cette perle précieuse, qu’est l’amour du Seigneur dans nos vies.
Je voudrais vous signaler qu’à la fin du chapitre 10, si nous voulons enchaîner et prendre dans la logique la pensée des dernières phrases, vous avez ceci : Gardons toujours vive en notre cœur la flamme de la charité ; en outre, que chacune soit disposée à mourir plutôt que de consentir à souiller jamais un joyau et un trésor si sacrés. Le joyau et le trésor, ce sont la charité.

2. obstacles intérieurs

Avec un réalisme issu der son expérience spirituelle, Angle met ses filles en garde contre les obstacles à cette pureté du cœur : Les obstacles intérieurs qui rongent le cœur, enlèvent la paix de l’âme, empêchent de s’élever jusqu’à l’amour, entravent la joie ; ce sont les mauvaises pensées, et Angèle explicite ce quelle veut dire par là, envie, malveillance, discorde, mauvais soupçon, mauvais désir, mauvaise volonté. Ce sont là les ombres et les ténèbres qui nous empêchent de contempler dans la joie et le don généreux de nous-mêmes, la face environnée de lumière du Seigneur Jésus.

3. obstacles dans nos attitudes extérieures

Ne faites pas de serment, mais dites seulement avec simplicité, non, non, oui, oui, ainsi que Jésus l’enseigne ; ne répondez pas avec orgueil, ne faites rien de mauvais gré, ne vous mettez pas en colère, ne murmurez pas, ne faites pas de méchants rapports. Quelle observation précise des comportements habituels des humains ! Donc, en définitive la pureté du cœur est pour Angèle l’exercice pratique de la double charité : amour pour Dieu qui m’a choisie, et zèle pour le salut des âmes.

4. un comportement digne d’une servante de Jésus-Christ.

Angèle dit encore : Ne faites ni acte ni geste qui soient indignes de celle qui porte le nom d’une servante de Jésus-Christ. Quelle était la condition de la servante à Brescia, au temps d’Angèle ? Si son état était celui de la dépendance totale, elle connaissait aussi une certaine vie de famille, car elle recevait de ses patrons l’habillement, le vivre, le couvert et le logement. L’habillement devait faire honneur à la famille qui l’accueillait, ainsi que toute sa manière d’être. Donc, elle recevait une certaine formation, dont la distinction des manières devait, elle aussi, faire honneur à la famille qui l’accueillait. Là encore, les familles mettaient un point d’honneur à se rivaliser : il n’était pas indifférent qu’une servante des Gambara ou des Martinengo se comporte d’une manière digne du nom qu’elle servait. Toute proportion gardée, nous pouvons y lire ce qu’Angèle voulait dire par un comportement digne de celle qui porte le nom de servante de Jésus-Christ.
Voilà donc les conditions pour vivre une vie pleinement théologale, pour être toujours pleine de charité, pleine de foi et d’espérance en Dieu, pleine de joie. Mais la flamme joyeuse la charité ne peut s’élever qui si le bois se réduit en cendre.

B. La pauvreté en esprit

1. mettre tout son bien en Dieu

La flamme doit s’élever ! Il s’agit de mettre tout son bien en Dieu, de posséder en Lui toute richesse, de s’abandonner à Dieu en sa seule Providence bienveillante et ineffable. Il s’agit de chercher d’abord le Royaume de Dieu, et d’avoir confiance en Celui qui sait, peut et veut pourvoir à nos besoins, Lui qui ne veut que notre bien et notre joie. Angèle a eu l’expérience de cet abandon à Dieu, sans cesse répété dans les circonstances tellement changeantes de sa vie personnelle, de ce long dépouillement, non seulement de ses biens, mais aussi de ses projets. A ce prix, elle a su mettre en Dieu toute sa richesse.

2. dépouiller son cœur de toute attache

Le bois doit se réduire en cendre. Les moyens pour arriver à ce dépouillement et à cet abandon sont clairement explicités : dépouiller son cœur de toute attache, le dépouiller de l’espoir des choses créées, transitoires, le dépouiller de soi, jusqu’à se voir [tout à fait pauvre, hors de Lui. Mettre son amour et son plaisir en Dieu seu exige de se dépouiller de ses possessions terrestres, mais aussi de ses préoccupations, de la nourriture, de sa famille, de sa débrouillardise et son intelligence, de sa propre prévoyance et son savoir. Marcel Driot, dans le livre « Devenir prière », le dit avec un peu d’humour : Si vous avez la naïveté de penser que Dieu seul vous suffit, essayez donc de dépister le plus sincèrement possible, vos raisons de vivre tout au long d’une journée. Vous verrez alors, qu’elles ne portent pas toutes le nom de Dieu : telle rencontre, telle lecture, l’arrivée du courrier, le prochain repas… » (p. 95).

3. un choix personnel, à l’exemple d’Angèle

Nous serions peut-être tentées de dire qu’Angèle a toujours trouvé un pied-à-terre pour la recevoir, depuis sa maison natale, jusqu’aux familles de Brescia, très honorées de recevoir chez elles une femme de sainteté rayonnante. La maison de Sainte Afre, lui fut probablement offerte par les Chanoines Réguliers de Saint Augustin. Il lui était donc relativement facile de dire à ses filles ne soyez pas inquiètes en vous demandant ce que vous mangerez et boirez. Pourtant, si on y réfléchit un peu, que serait-il arrivé si elle n’avait pas été invitée chez les Patengola, les Romano, les Gallo ? Elle serait tout simplement restée à Desenzano, vivant des produits de son travail dans les champs, continuant à distribuer aux pauvres ce qui lui restait. Ces invitations providentielles ne furent pas, certes, recherchées par elle ; elle les accepta comme des étapes qui lui permirent de s’insérer peu à peu dans la société bresciane, tout en menant personnellement une vie de dépouillement héroïque portant sur la nourriture, l’ameublement. Vivant au milieu d’une honnête aisance chez Romano, ou dans l’opulence chez Gallo, elle a su faire des choix personnels. N’y a-t-il pas là pour une indication, nous qui vivons dans une civilisation de consommation, au milieu d’une richesse et d’une facilité inouïes ?

C. La Pénitence

L’appel à la pénitence, du temps d’Angèle, n’avait certes pas plus de vogue qu’aujourd’hui, pourtant Angèle insiste sur trois formes particulières : l’aveu de se fautes pour guérir les plaies de nos âmes, le renoncement à la volonté propre, qui rend toutes nos œuvres agréables à Dieu, et le jeûne. Je ne prendrai ici que le jeûne, laissant à une causerie ultérieure les autres points.

1. les jeûnes du temps d’Angèle

D’abord, une petite question concrète ? Qu’était le jeûne du temps d’Angèle ? Avant de répondre à cette question, il faut savoir quelles étaient les habitudes alimentaires à cette époque chez les gens modestes, puisque les règles du jeûne s’appliquent particulièrement aux vierges de la Compagnie, pour la plupart des filles d’ouvriers et d’artisans.

Au lever, commençait le travail. Vers 10 heures avait lieu le petit repas, suivi d’un temps de repos. Puis, le travail recommençait jusque vers 2-3 heures de l’après-midi. Le monde se rassemblait alors pour le grand repas. La journée de travail était terminée. On se reposait, on se détendait, on soignait la vie de famille, on bavardait avec les voisins. Puis, le soir, vers le coucher du soleil, on prenait une légère collation.

Les gens connaissaient deux catégories de jeûne, le petit et le grand. Le petit jeûne consistait à supprimer le petit repas de 10 heures et à attendre le grand repas de 2-3 heures. Le grand jeûne consistait à supprimer aussi la collation du soir. Les gens héroïques attendaient le coucher du soleil pour prendre leur repas. (Moroni). Sainte Angèle ne fait pas de distinction entre les deux, laissant cela à la discrétion de chacune, mais aussi au jugement du confesseur et des supérieures.

Que mangeait-on ? Surtout des grains cuits et assaisonnés, en une sorte de polenta, avec des légumes, des fruits, du poisson. Du temps d’Angèle, la viande était rare pour les petites gens et réservée aux riches. Le pain n’était pas habituel non plus, plus fréquent chez les riches que chez les pauvres. D’après ce que nous savons des jeûnes d’Angèle, elle supprima délibérément la viande ; ce fut là son abstinence. Et elle fut très sobre pour l’utilisation du pain, se nourrissant habituellement de légumes : fèves, grains, légumes frais. (Les contemporains citent les salades, oignons, poireaux).

2. l’esprit dans lequel Angèle propose le jeûne

Voyons de plus près l’esprit dans lequel elle préconise le jeûne. Que veut-elle par ce dernier ? C’est un moyen nécessaire pour parvenir au vrai jeûne spirituel, de lutter contre nos défauts, de retrancher les vices et les erreurs de l’esprit, d’affiner notre conscience, notre regard spirituel. Ce renoncement matériel doit nous amener au renoncement spirituel qui consiste à nous purifier de nos fautes et à éclairer notre regard intérieur, à faciliter la pratique de la vertu. Avec une logique implacable, elle dit, Puisque la gourmandise fut à l’origine de tous les maux – le désir d’avoir, de jouir, de posséder - le jeûne et l’abstinence sont les principes et les moyens de tout avancement spirituel. Voilà pour les principes. J’aimerais faire remarquer que Sainte Angèle dit chacune devra, volontiers, pratiquer le jeûne corporel. Mais quand il s’agit de l’application pratique, le langage est autre : en conséquence, nous exhortons chacune à jeûner les jours suivants. Ce qui plus est, ce jeûne doit être contrôlé par le conseil particulier du Père spirituel et des Gouvernantes de la Compagnie.

Les semaines exemptes d’un jeûne total ne sont pas nombreuses : de Noël à l’Epiphanie, une, deux ou trois semaines avant de commencer le Carême, selon la date de Pâques, et la semaine de Pâques. Plusieurs semaines ont un jeûne mitigé, trois fois par semaine : du 2e au e dimanche de Pâques (donc environ un mois après Pâques) et de la Pentecôte à l’Avent (environ 6 mois). Pourquoi de si longues périodes de jeûne ?

3. le combat spirituel quotidien

Cette exhortation au jeûne peut nous paraître excessive. Les suggestions pratiques que donne Angèle, sans les imposer d’ailleurs, et en y adjoignant les conditions que nous avons vues, rappellent à tous les membres de la Compagnie le combat spirituel quotidien. Il n’y a pas de vacances pour Dieu. Si nous voulons marcher sans retard vers le Seigneur, si nous voulons effectivement arriver à cette pureté de cœur qui voit Dieu en toutes choses, si nous voulons vraiment mettre en Dieu tout notre bien, une habitude de renoncement est indispensable. Le jeûne spirituel est de tous les temps.

Mais ce combat spirituel n’est que l’envers du choix préférentiel de l’amour. Il n’est que la préparation éloignée de nos rencontres quotidiennes avec Dieu. Il constitue une des formes indispensables de purification nécessaires pour voir Dieu au moment de la prière.

2. L’expression de la vie spirituelle : la prière

A. La prière d’Angèle

Nous avons vu hier soir comment la prière était toute la vie d’Angèle, et que tout naturellement, elle y revenait chaque fois qu’elle n’était pas occupée par autre chose. Son activité même était le fruit des lumières et des grâces puisées dans l’oraison. Il ne faut donc pas nous étonner d’une insistance particulière d’Angèle sur la prière ; (J’aimerais vous faire remarquer que les premiers tableaux d’Angèle - à part le masque mortuaire- nous la montrent soit en prière, soit dans l’acte d’enseigner.)

1. circonstances dans lesquelles la prière d’Angèle fut composée.

Lorsqu’on parcourt la prière d’Angèle, on est frappé par les accents d’humilité qui la parcourent. Elle est bien révélatrice de l’état d’âme d’Angèle à l’époque où elle a composé sa Règle, entre 1533 et 1535. Quel contraste entre ce qu’elle vit à l’intérieur et à l’extérieur ! Voyons sa situation concrète : on la recherche, on l’estime, elle est entourée, suivie. Elle arrive à l’aboutissement de toute une vie de préparation. Elle obtient un succès hors ligne dans ses exhortations au bien, ses commentaires de l’Ecriture. Elle opère des conversions durables. Ses interventions auprès des grands ont été couronnées de succès. Elle jouit de la faveur du peuple ; on la considère comme une sainte. Elle vit dans une ambiance de respect, d’estime… qui l’étouffent. Avec passion, elle proclame son état de pécheur, sa solidarité avec le monde de péché dans lequel elle vit, sa solidarité avec ses filles qui, comme elle, sont pécheurs devant Dieu.

Bellintani note à son sujet : L’oraison lui donnait une si grande lumière sur Dieu et sur elle-même, qu’elle se tenait dans une grande humilité. En toute vérité, et d’une manière sentie elle ne pouvait rien dire d’elle-même sinon qu’elle n’était rien ; elle était incapable d’agir envers son prochain, sinon avec grande humilité. (Bellintani, Queriniana, 7, 7v).
L’humilité était si grande en elle, que toute en recevant tant de grâces, elle ne se les attribuait pas. Elle voyait que tout lui venait de Dieu. Elle n’aurait jamais voulu faire connaître ses grâces aux autres, afin qu’ils ne l’estiment pas plus qu’elle n’était. Elle ne pouvait supporter que d’autres se trompent à son égard. Mais de temps en temps, Dieu faisait découvrir quelques signes de cette oraison intense (Id., 9, 9v
).

2. la prière du pécheur

Nous avons ici, dans son enseignement sur la prière, un reflet de son humilité, de la conscience aiguë qu’elle avait de la réalité de son être pécheur. Les mots employés dénotent une analyse fine de cet état de pécheur : un cœur enténébré, qui ne voit pas clair ; des affections et des sentiments chancelants qui risquent à tout moment d’obscurcir sa vision de Dieu ; un sentiment très vif de mériter les pires châtiments en raison de ses égarements, ses laideurs, ses fautes  ; des réactions instinctives, monstrueuses et effrayantes dans son imagination. Tout cela la poursuit nuit et jour, au repos ou en marche, au travail ou dans la réflexion et la pousse à demander pitié et le temps de changer enfin et d’être entièrement à son Bien-Aimé. Comme nous toutes, Angèle avait ce sentiment très vif d’être toujours en deçà des invitations du Christ, de ne jamais marcher à son rythme, de se dire : J’ai déjà une soixantaine d’années, et je ne suis pas encore convertie !

Alors, Angèle demande pardon pour ses offenses, pour ses fautes, pour ses lenteurs à suivre les inspirations intérieures : J’ai tant tardé à me mettre au service de ta Divine Majesté. Je n’ai encore rien fait pour toi - même pas versé une goutte de mon sang. Je n’ai pas obéi en tout ce que tu me demandais. Je n’ai pas accueilli avec assez d’amour les difficultés que tu me donnais à supporter. L’adversité m’a été dure à supporter en raison de mon peu d’amour pour toi.

Puis, avec une confiance merveilleuse, elle se tourne vers ce Dieu d’amour dont elle se sent tellement indigne. Il est toute sa raison de vivre, toute son espérance. Son amour à Lui est plus fort que ses propres faiblesses et impuretés. Je te prie de daigner recevoir mon cœur si misérable et si impur et de brûler toutes ses affections et passions mauvaises dans la fournaise ardente de ton divin Amour. Alors, elle peut donner tout ce qui est en elle, en offrande à sa Divine Majesté.

3. la prière pour les pécheurs - la prière de l’épouse

Chez Angèle, comme chez Marie de l’Incarnation d’ailleurs, la prière du pécheur débouche naturellement sur la prière pour les pécheurs, pour sa famille, pour ses amis, pour le monde entier. Elle avoue une grande souffrance à la pensée de ceux qui ne connaissent pas le Seigneur et qui restent indifférents devant sa Passion. Elle est prête à donner sa vie, si cela devait leur obtenir la lumière.

Ainsi, Angèle se montre pécheur avec les pécheurs, unie dans une même misère spirituelle, faisant appel avec eux à la même miséricorde du Sauveur. Daigne pardonner… je t’en supplie par ta Passion sacrée, par ton sang précieux répandu par amour pour nous, par ton saint Nom, ô Jésus. Et tout à coup, la pécheresse s’oublie, l’épouse reprend ses droits ; La seule mention du Nom de Jésus lui arrache un cri de louange : Béni soit-il au-dessus du sable de la mer, au-dessus des gouttes des eaux, au-dessus de la multitude des étoiles.

On raconte dans l’histoire de Saint Benoît-Labre, pour qui la Passion du Christ fut aussi le point fondamental de la spiritualité - que vers la fin de sa vie, lorsqu’il commençait à commenter la Passion, le seul souvenir du Christ et de son amour le comblait de joie et qu’il se taisait, le visage inondé de lumière, dans une adoration aimante.

B. Autre enseignement sur la prière

1. la vraie grâce de la vie spirituelle

La prière d’humilité, cependant, n’épuise pas l’enseignement d’Angèle sur la prière. La prière obtient de Dieu la vraie grâce de la vie spirituelle. Quelle est cette grâce ? L’intimité avec l’Epoux, le don de marcher continuellement en sa présence, le dialogue entre l’épouse et l’Epoux. La prière nous y prépare.

2. la prière continuelle

A cause du besoin continuel que l’on a du secours divin, il faut prier sans cesse et d’esprit et de cœur. Cette phrase a parfois été interprétée comme insistant trop sur la prière de demande. Mais que pouvons-nous faire sans Dieu ? C’est Lui qui fait toujours le premier pas, quand nous nous tournons vers Lui. C’est Lui qui nous appelle au milieu de nos activités, de nos réflexions. Angèle le répète : il faut prier toujours.

3. la prière vocale

Angèle conseille aussi la prière vocale fréquente, qui tenant en éveil les sens corporels, c’est-à-dire, donnant un contenu à notre prière, nous dispose à l’oraison mentale. L’office nous aide à parler avec Dieu, nous prête des paroles, nous éduque à l’entretien avec Lui. Angèle suggère des motifs à donner à notre prière vocale : d’abord la vie humaine de Jésus : 33 Pater et 33 Ave Maria en mémoire des 33 ans que Jésus-Christ a vécus en ce monde pour notre amour. 7 Pater et 7 Ave Maria, à cause des 7 dons du Saint-Esprit, c’est-à-dire, afin de rester en état de disponibilité à l’Esprit et cela à Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres et Complies. Vous voyez la richesse de la proposition d’Angèle : se remettre 7 fois par jour sous l’emprise de l’Esprit, afin d’accueillir les dons qu’il veut nous donner, et une fois par jour, à Matines, nous unir à Jésus-Christ vivant en ce monde, pour notre monde. Quelle richesse spirituelle, si nous voulons mettre ce petit conseil en pratique !

Une journée ainsi rythmée par l’adoration, la contemplation, la remise de soi-même entre les mains de Dieu, comment ne peut-elle pas rapidement nous conduire à la vraie grâce de la vie spirituelle, à cette prière continuelle, disons plutôt, à cet état de prière, tantôt latent, tantôt explicite, tantôt diffus, tant centré sur la personne du Christ. Alors, nous pourrons comme Angèle, peu à peu, « devenir prière ».

Bellintani dit d’elle : Toutes les forces qu’elle avait, tout son temps et tous ses dons, elle les appliquait à s’unir à Dieu en considérant que le reste n’avait aucune valeur (Queriniana, 7, 8 r-v). L’oraison était toute sa vie, sauf quand la charité la poussait à aider autrui par de saintes exhortations et par un enseignement spirituel (Id. 7, 8r). Elle en vit à vivre entièrement sous la mouvance de l’Esprit… ce qui était impossible sans la force puisée dans l’oraison (id. 7, 8r).

Mais l’Esprit nous fait dire Abba ! Père ! Et l’Esprit nous conduit au Verbe. L’enseignement d’Angèle sur la prière nous conduit à son enseignement sur Dieu, Père, Fils et Esprit.

La vie spirituelle


Marie Seynaeve

Suite de la conférence en cliquant sur ce lien.

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