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Justice et Paix

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Justice et Paix chez Sainte Angèle Mérici

Nous sommes habituées à la douce figure d’Angèle, à sa sérénité, à ses dons de pacificatrice. Nous nous figurons peut-être que son environnement a favorisé cette « piacevolezza ». Pourtant, l’étude du contexte dans lequel elle a vécu révèle une période de violences exceptionnelles. Ce qui est exceptionnel, c’est sa réaction de non-violence dans un tel contexte. Nous allons donc parcourir ensemble trois étapes :

  1. la violence du temps d’Angèle Merici ;
  2. sa manière pacificatrice de réagir face à la violence ; son enseignement sur la justice et la paix

I. La violence au temps d’Angèle Merici

Lorsque nous évoquons autour d’Angèle la douceur du Lac de Garde, la vie laborieuse mais heureuse de la famille Merici dans la petite bourgade agricole et commerçante de Desenzano, nous risquons d’oublier les violences particulièrement virulentes du 15e et du 16e siècles : guerres, méconnaissance des droits de l’homme, situation de la femme. Les journaux nous en parlent tous les jours. Il suffit de changer le noms des personnes et des lieux.

Les guerres d’abord, et ces guerres spécialement dévastatrices que furent celles que les historiens français ont appelées les « guerres d’Italie : Rappelons qu’à cette époque l’Italie ne formait pas un pays unique, mais qu’elle était divisée en plusieurs Etats indépendants, par exemple, Milan, Venise, la Lombardie, les Etats Pontificaux, etc.

La ferme des Grezze à Desenzano se trouvait tout près de la route qui reliait Brescia à Venise, route empruntée par les forces armées de toute allégeance. Les militaires se nourrissaient aux dépens de la population : récoltes et bétail étaient simplement confisqués au profit de l’armée, tandis que le malheureux paysan n’avait personne pour le défendre !

Le premier juin 1609, le roi Louis XII passait par Desenzano, emmenant dans sa suite le Cardinal d’Amboise, qui n’avait de « cardinal » que le titre. Il avait reçu le mandat de gouverner les villes côtières du Lac de Garde. Pendant les trois années qui suivirent, exactions, confiscations, emprisonnements, tortures et exécutions furent le lot de ceux qui réclamaient justice et liberté. Quand Angèle dans sa prière mentionne les « figures monstrueuses et effrayantes » (R 5, 21) qui l’assaillent, y aurait-il là quelques souvenirs de cette époque douloureuse ?

Lorsqu’Angèle arrive à Brescia en 1516, la ville venait de vivre quatre années insoutenables. Depuis le « Carnaval de Larmes » de 1512 sous les armées de Gaston de Foix, la ville avait changé plusieurs fois d’envahisseurs, avec chaque fois les mêmes scènes de violence : meurtres, exactions, viols. En 1515 plusieurs milliers de jeunes Brescians étaient partis pour Marignan. Il n’en revint que 500, et quand ils se présentèrent aux portes de la ville, on n’osa pas les leur ouvrir, par crainte de représailles de la part de l’occupant.

La venue d’Angèle coïncide avec une période de vengeance et de haine farouche entre les grandes familles de Brescia, qui avaient collaboré avec les Vénitiens, les Français, ou les Espagnols. Des mises à mort spectaculaires eurent lieu : exécution de Luigi Avogadro et de ses deux fils, de Tomaso Maggi, de Luigi et Lorenzo Porcellaga. Nous reconnaissons là les noms de famille de quelques matrones autour d’Angèle. Les derniers envahisseurs espagnols et allemands, réclamant la paie que le trésor de la ville était incapable de leur donner, organisèrent une émeute, dont les citoyens furent les premières victimes. Pour calmer la soldatesque, des impôts énormes furent décrétés, pressurant les pauvres habitants déjà affamés et ruinés.

L’historien Pasero avait noté : « C’était l’époque où les Brescians se faisaient justice à eux-mêmes ». Il décrit les règlements de comptes, les assassinats en pleine rue. La nouvelle du Sac de Rome, perpétré par les armées de Charles Quint en 1527, avait alarmé les Brescians : Rome pillée et brûlée, scènes de violences inouïes ; même les monastères de femmes avaient été attaqués. Dès lors, on comprend pourquoi l’approche des armées de Charles Quint en 1529 avait semé la panique dans la ville de Brescia, causant un exode massif de tous ceux qui en avaient les moyens. (Ceci coïncide avec le départ d’Angèle pour Crémone avec Agostino Gallo et sa famille).

Aux violences armées s’ajoutaient les violences religieuses et sociales :
A partir de 1525 des émigrés germaniques, chassés de leur pays par une crise économique, s’étaient établis à Brescia comme artisans et marchands. Il apportaient avec eux le luthéranisme...et la prospérité ! Des membres des grandes familles brescianes, y voyant leur intérêt, sympathisaient avec eux. Venise, par opposition à la papauté, laissait circuler librement dans les milieux cultivés une presse étrangère teintée de luthéranisme et lue secrètement à Brescia par de petits cercles d’initiés appartenant aux classes dirigeantes de la ville. Des prédicateurs, d’anciens religieux, professaient ouvertement des doctrines hostiles à la foi. La nuit du 26 mars 1527, une parodie de procession parcourut la ville en chantant des litanies sacrilèges. On a soupçonné des jeunes appartenant aux familles dirigeantes d’y être impliqués, car le Conseil de la ville fit cesser l’enquête. Il n’est pas étonnant que le Pape Clément VII déclarait la ville de Brescia « la plus luthérienne de toutes les villes d’Italie » ! Cependant, en 1528, le Conseil municipal élut trois citoyens chargés de rechercher, de punir et d’expulser les hérétiques.

En même temps, aux environs de Brescia, dans le Val Camonica, des procès de sorcellerie aboutirent à plusieurs exécutions au bûcher. Il y eut cependant des voix pour s’élever contres ces pratiques, disant que ces malheureuses femmes « avaient plus besoin d’instruction que de persécution ».

Ajoutons les violences sociales, dont les femmes étaient souvent les victimes. En parcourant les registres civils, on est effaré du nombre de jeunes filles mariées à 12 ou 15 ans à de vieux messieurs de 60 ans ! Les femmes, épuisées par des maternités rapprochées, mouraient jeunes. Dans ces circonstances, il n’était pas rare que les hommes épousent successivement 3 ou 4 femmes pendant leur vie.

Les mariages arrangés par les familles en raison d’expédients politiques ou économiques étaient pratique courante. Je pense en particulier à celui de Francesco Sforza et de la pauvre Christine de Danemark, alors âgée de 13 ans, donnée en mariage au Duc pour des motifs politiques par son oncle, Charles Quint, afin de sceller le traité de paix entre les deux pays. Or, le Duc de Milan était déjà si malade qu’il devait se traîner à l’aide d’un bâton. Il mourut, d’ailleurs, peu de temps après son mariage. Quel avenir était donc réservé à cette jeune adolescente, obligée d’épouser quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, dont elle ne parlait pas la langue et qui, de surplus, était déjà promis à la tombe ?

Autre violence : dans les registres civils, la composition des familles révèle l’existence d’un grand nombre d’enfants illégitimes côtoyant autour d’une même table les vrais fils de famille. Cela en dit long sur ce que les épouses avaient à supporter.

Violences sociales aussi dans les retenues sur les salaires. Nous nous rappelons qu’Angèle fut obligée de charger les 4 hommes du gouvernement de veiller à ce que tous les membres de la Compagnie reçoivent régulièrement leur salaire, ou leur héritage après le décès de leurs parents. Si la fondatrice propose un règlement à l’amiable, elle n’écarte pas la possibilité d’un procès pour que justice soit rendue. La violence des grands à l’égard des petits, sans que ces derniers aient un moyens de recours, était pratique courante.

Enfin, pour clore cette liste qui certes n’est pas exhaustive, mentionnons les violences de la nature. Angèle a connu d’effroyables tempêtes en mer, lors de son pèlerinage de retour de Terre Sainte. A Brescia, elle survécut à un tremblement de terre particulièrement dévastateur, à des inondations qui, en détruisant les cultures et en emmenant le bétail, réduisirent la population à une famine sans précédent.

Tous ces événements nous les vivons encore aujourd’hui : massacres en Afrique, exécution d’otages en Irak, violation de femmes, longue cohorte de gens qui fuient leur pays à cause de la guerre, des persécutions ou des difficultés économiques, exploitation des jeunes, rupture des liens familiaux.

Oui, vraiment, comme le souligne Angèle dans le 5e Avis, elle a vécu, - nous vivons - dans "un monde misérable et traître, où il n’y a jamais ni repos ni aucun contentement vrai, mais seulement de vains songes, ou de durs labeurs, et toutes sortes de choses malheureuses et mesquines" (Av 5, 4-5).

II. Réactions d’Angèle dans un climat de violence

Nous connaissons plusieurs exemples contemporains d’artisans de paix : Martin Luther King aux Etats-Unis, l’Abbé Pierre en France, Mère Teresa de Calcutta en Inde, Nelson Mandela en Afrique du Sud. Angèle, de son côté œuvre aussi pour la paix entre les familles et les citoyens, et cela dans un climat de guerre. Elle prodigue des conseils qui favorisent la paix intérieure.

Paix dans un climat de guerre

Après avoir été conquise successivement par les troupes françaises, allemandes et espagnoles, et libérée par les Vénitiens le 25 mai 1516, Brescia connut enfin la paix. Quand Angèle y arriva, il n’y eut pas une famille qui ne pleurât ses morts, pas un quartier qui ne comptât ses ruines. Les citoyens avaient souffert de violences, de famine et de pauvreté extrêmes. Dans une telle ambiance de désolation, Angèle fut appelée par ses supérieurs franciscains auprès de Caterina Patengola, qui avait perdu son mari, ses fils, sa fille et sa belle-fille pendant ces années de guerre. A 48 ans, Caterina restait seule, avec une petite fille, Isabella, âgée de quatre ans et demi.

Angèle réussit à pacifier, à consoler et à conseiller cette noble veuve, si bien qu’au bout d’un an, sa mission terminée, elle put la quitter et répondre à l’invitation de demeurer chez Antonio Romano. Bien plus, Caterina, d’après les registres civils, en vint à adopter alors un petit orphelin, le fit éduquer et former à un métier, puis le lança dans la vie comme apprenti. Un second orphelin lui succéda. Nous pouvons en conclure que non seulement Angèle apporta la paix à Caterina, mais qu’elle la persuada d’oublier son propre chagrin pour aider d’autres dans la peine.

Paix sociale

Un autre effort de paix d’Angèle fut d’ordre social : réconcilier un patron avec son ouvrier. Après son pèlerinage à Mantoue, au voyage de retour, atteste Romano, Angèle passa par Solferino où résidait le Prince Louis de Gonzague, Seigneur de Castiglione. Ce futur grand-père de Saint Louis de Gonzague n’avait, lui, rien d’un saint ! Il avait la réputation d’être un homme dur, colérique et autoritaire.De plus,

"Il était arrivé que Messire Luigi avait banni un de ses domestiques, pour qui la Madre avait une certaine amitié." (Rom. 7).

Selon Nazari, il s’agirait d’un parent, ce qui justifierait à un titre particulier la sollicitude et l’affection d’Angèle. Il semble que le Prince ait entendu parler d’Angèle. Il se sentait probablement honoré de l’annonce de sa visite, peut-être un peu curieux de la voir, peut-être influencé par sa femme, Caterina Anguisola, qui était aussi pieuse, douce et bonne qu’il était lui, d’un caractère difficile. Donc, il accueillit Angèle avec Romano qui l’accompagnait, ne se doutant pas du but de la visite. Nazari poursuit en disant :

"Le prince, connaissant déjà Angèle de réputation, la reçut avec courtoisie. Elle le supplia tellement qu’elle obtint la grâce de son parent. Le banni fut rappelé et ses biens lui furent restitués." (NV 12).

Que le Prince lui rende son travail était déjà une forme de succès, mais qu’il lui rende même ce qu’il avait confisqué était une procédure vraiment inhabituelle. Il n’est donc pas étonnant qu’à partir de ce moment, Angèle fut appelée plusieurs fois par ses contemporains à intercéder auprès des grands de ce monde.

Paix entre les familles

C’est Agostino Gallo qui témoigne de ce don de pacification que manifestait Angèle :

"L’occasion ne lui manquait jamais de mettre la paix entre mari et femme, entre fils et pères, entre frères... et entre beaucoup d’autres personnes selon différents degrés de parenté. Elle conseillait et consolait chacun autant qu’elle le pouvait." (Ga 9v)

Notons que Gallo note explicitement la manière dont Angèle procédait pour amener la paix : après avoir écouté, elle « consolait », et, enfin, elle « conseillait ». Nous pourrions aussi ajouter, qu’elle priait. Il est regrettable que Gallo ne nous ait pas laissé un exemple concret de ces réconciliations, et cela probablement par discrétion.

Paix entre les citoyens

Qu’Angèle ait été appelée fréquemment à intervenir en faveur de la paix entre les Brescians, Romano en témoigne :

"De très nombreuses personnes de la cité de Brescia accouraient à elle, les uns pour obtenir la grâce par la médiation de ses prières très ferventes, d’autres pour apaiser quelque discorde née entre citoyens et autres nobles de la ville. Je me souviens, entre autres, de la discorde qu’il y avait entre Messires Filippo Sala et Francesco Martinengo, laquelle ne put être calmée ni apaisée, même par l’intervention du Duc d’Urbino, des Recteurs et des nobles de la ville. Mais la mère-sœur Angèle, avec quelques paroles seulement, réussit à les pacifier d’une manière telle qu’ils en retirèrent tous deux satisfaction."

A vrai dire, ces deux gentilshommes s’étaient provoqués en duel. Leurs épouses, au moins, s’entendaient, car elles s’étaient unies pour demander à des personnes de haut rang d’intervenir. Comme leurs démarches échouèrent, elles vinrent trouver Angèle en dernier recours.

Il est difficile d’identifier avec certitude les deux ennemis, car les registres civils mentionnent plusieurs Francesco Martinengo et Fillipo Sala, contemporains des faits. Un Filippo Sala était particulièrement connu pour ses violences, ayant déjà plusieurs meurtres sur la conscience, dont celui de sa propre sœur dans un accès de colère. Les Martinengo avaient derrière eux toute une série de violences et de représailles. Toutefois, les registres civils mentionnent un Francesco et un Filippo qui avaient entre eux un différend pour des questions de prêt d’argent non-remboursé. Etait-ce le motif de leur inimitié ? Le deux étaient mariés et pères de famille et logeaient dans le même quartier de la ville. Selon Faino (ch. 40), Angèle, après avoir longuement prié, alla trouver séparément chacun de ces hommes plus sensibles au langage des armes qu’aux paroles de paix. Elle sut, néanmoins, trouver les mots qui désarmèrent leur colère. L’histoire ne dit pas qu’ils furent de grands amis dans la suite. Au moins ils décidèrent de ne pas s’entretuer.

Paix entre les chefs d’Etat

Quelque temps après le retour d’Angèle de son pèlerinage à Rome, "le duc de Milan se trouvait à Brescia et logeait à San Barnaba" (Rom. 8). En fait, Francesco Sforza, chassé de son propre pays du Milanais, essaya de se réfugier à Créma, mais les habitants, par crainte de représailles de Charles Quint, refusèrent de le recevoir. Il finit par arriver à Brescia, brisé et malade. C’était aussi une homme de foi, car Romano ajoute :

"Le duc, qui était un homme de piété, entendant parler de la vie sainte de la sœur Angèle la fit appeler. Elle se rendit chez lui et fut saluée et accueillie avec des paroles très respectueuses. Le Duc la pria de bien vouloir l’accepter comme son fils, lui et ses sujets. Elle l’en remercia beaucoup" (Rom. 8). "Après quelques mots de consolation, elle lui promit de prier sa Divine Majesté à ses intentions" (Nazari Vita, 3).

Ainsi, Angèle réussit à lui venir en aide par des paroles de paix.

Peu de temps après cette entrevue, Angèle entreprit son premier pèlerinage à Varallo où un franciscain, Bernardino Caimo, ancien Gardien des Lieux Saints, avait fait reproduire en grandeur naturelle plusieurs sanctuaires de la Palestine, pour la dévotion de ceux qui n’auraient jamais l’occasion de s’y rendre. En 1528/29, les églises consacrées aux mystères de l’enfance et de la Passion du Christ avaient déjà été construites.

Faino attribue à Angèle un objectif particulier pour entreprendre ce pèlerinage : implorer de Dieu la paix entre les chefs d’Etats qui se disputaient le sol de son pays.

"Arrivée en ce lieu saint, elle répandit tant de larmes, elle s’imposa des pénitences si sévères et intensifia tellement ses prières, qu’avant de revenir à Crémone, elle conçut une grande confiance en Dieu pour obtenir la paix parmi les Princes catholiques". (F 37-38).

Effectivement, peu de temps après, en 1529, à Cambrai la « Paix des Dames » ratifiait un traité de paix entre Charles-Quint, Venise, la France et les Etats Pontificaux.

La prière d’Angèle, son écoute attentive, ses conseils et ses encouragements à la réconciliation sont les moyens qu’elle utilisait pour répondre à l’appel du Christ de vivre selon la Béatitude des « artisans de paix ». Consciente du fait que beaucoup de personnes aspiraient à la paix du cœur, elle répondait à ce désir. Si nous n’en avons pas d’exemples concrets, par contre, Angèle elle-même nous éclaire en ses Ecrits sur la manière dont elle encourageait les autres à la paix intérieure.

III. Appels en faveur de la paix dans les écrits d’Angèle

Alors qu’Angèle fut si activement une messagère de paix dans son entourage, il est assez surprenant de ne trouver que deux fois le mot de « paix » dans ses Ecrits : dans le 5e Avis : "Qu’elles cherchent à mettre la paix et la concorde partout où elle seront" (v. 16) » et dans le Dernier Legs, « "Je donne à toutes le baiser de paix" » (v. 27). Nous pourrions en conclure que le mot était moins en vogue qu’aujourd’hui et que la réalité de la paix était appréhendée différemment. Que trouvons-nous dans les Ecrits d’Angèle comme moyens de maintenir et de favoriser la paix ?

  1. Un souci de pacifier les personnes inquiètes.
  2. Des actions concrètes pour maintenir la paix.
  3. Un souci de prévenir tout ce qui pourrait altérer la paix.
  4. Des exhortations à garder la paix entre les sœurs.

1- Un souci de pacifier les personnes inquiètes

a. Celles qui s’estiment incapables de porter leurs responsabilités.

Le Prologue des Avis, adressé aux supérieures locales, abonde en conseils encourageants. Ceux-ci concernent chacune d’entre nous, car nous avons toutes une fois au l’autre le sentiment qu’il nous est difficile d’assumer nos responsabilités.

"Cette tâche ne doit pas vous peser ; au contraire, vous devez remercier Dieu grandement d’être parmi celles qu’il a voulues, Lui, pour se dépenser dans le gouvernement et la garde d’un pareil trésor qui est le sien" (v. 12).
"Ne vous découragez pas si vous ne savez ni ne pouvez faire ce qu’exige à bon droit une charge aussi extraordinaire. Ayez espérance et foi ferme en Dieu, car il vous aidera en toute chose." (v. 14-15).
_b"Sans aucun doute, vous ayant confié cette oeuvre, il vous donnera aussi les forces nécessaires pour l’accomplir, pourvu que rien ne manque de votre part"
(v. 16).

b. Celles qui sont découragées

"Si vous en voyez une pusillanime, timide et portée au découragement, réconfortez-la, encouragez-la, promettez-lui le bienfait de la miséricorde de Dieu, dilatez son cœur par toutes sortes de consolations" (Av 2, 8)).

c. Celles qui sont tristes et branlantes

"Elargissez pour elles la mesure des promesses qui ne manqueront pas de se réaliser, surtout pour celles que vous verrez être désolées, incertaines et abattues" (Av 5, 40).

d. Celles qui sont inquiètes pour l’avenir

"Qu’elles tiennent encore pour très certain que jamais elles ne seront abandonnées dans leurs besoins. Dieu y pourvoira merveilleusement" (Av 5, 31).
"Ne vous fatiguez au sujet d’aucun de vos besoins temporels, parce que Dieu seul sait, peut et veut y pourvoir ; Lui qui ne veut rien sinon votre seul bien et votre joie" (R 10, 16-18).

e. Celles qui sont ébranlées par les difficultés

Vous ne devez pas vous effrayer, car...j’ai cette foi ferme et inébranlable et cette espérance dans la bonté infinie de Dieu, que non seulement nous surmonterons facilement tous les dangers et les ennuis, mais aussi que nous les vaincrons avec grand honneur et avec joie. De plus , nous passerons cette très courte vie avec consolation et toutes nos douleurs et tristesses se changeront en joie et en allégresse ( R Prol 22-23, 25-27).

2. Actions concrètes pour maintenir la paix

Les conseils et les avis d’Angèle adressés aux gouvernantes de la Compagnie, contiennent un message concret et chargé de sens pour tous ceux et celles qui veulent être des artisans de paix dans leur milieu.

Traiter les autres avec douceur et respect

Rien ne favorise autant la paix que la manière dont se déroulent les contacts quotidiens. C’est pourquoi Angèle insiste sur des attitudes empreintes de douceur et de respect, de bonté et de compréhension.

"Veuillez vous efforcer de conduire vos filles avec amour et d’une main suave et douce, et non pas impérieusement et avec âpreté. Au contraire, en toute chose soyez affables. Prêtez attention à Jésus-Christ qui dit : « Apprenez de moi que je suis affable et bon de cœur ».... Vous devez donc vous efforcer de faire de même vous aussi, et d’user de toute l’affabilité possible.
Par dessus-tout, gardez-vous de vouloir faire faire quoi que ce soit par force, car Dieu a donné à chacun le libre arbitre, et il ne veut forcer personne ; mais seulement il propose, invite et conseille."
(3e Legs 1-4,7,8-11).

Veiller à ce que les sœurs vivent en paix avec leur entourage

Lors de leurs visites dans les différents quartiers de la ville, les supérieures sont invitées à aider les sœurs à vivre en paix dans leur milieu :

"Que les quatre vierges veuillent donc spécialement avoir comme tâche propre de visiter...toutes les autres sœurs et vierges qui se trouvent dans la ville, pour les réconforter et les aider, s’il y avait quelque différend entre elles ou quelque autre difficulté matérielle ou spirituelle" (R 11, 8a-9).

Angèle d’une manière très humaine, prévoit le cas où les supérieures locales auraient quelque difficulté avec les Matrones, ces dames de la haute aristocratie bresciane, chargées de veiller au bien général de la Compagnie. Celles-ci n’en sont pas membres et risquent peut-être d’avoir des relations hautaines avec les sœurs. Angèle dit donc,

"Si vous avez sur le cœur quelque chose qui vous déplaise en elles, vous pourrez légitimement et sans scrupule en parler confidentiellement à quelque personne qui soit bonne et fidèle à tous égards" (Av 3, 13).

Veiller à ce que la justice sociale soit observée

Angèle épingle des cas très concrets auxquels il faut porter remède. Les sœurs à qui on aurait refusé leur salaire ou leur héritage ne peuvent vivre dans la sérénité en étant victimes d’injustice. Angèle prévoit donc une assistance juridique, allant jusqu’au procès si nécessaire, de la part des quatre « agents » chargés de défendre légalement les intérêts des membres de la Compagnie. (R 11, 15-19).

Elle demande aussi de veiller à ce que chaque soeur de la Compagnie soit traitée avec respect et puisse travailler dans d’heureuses conditions, "se trouver bien et vivre honnêtement" (R 11, 28) et que lui soit épargnés les dangers moraux de tant de jeunes filles loin de leur famille ,comme dans notre monde aujourd’hui. Angèle prévoyait le cas où les employeurs voulaient "les empêcher de faire quelque bien ou les induire au danger de faire quelque mal." (R 11, 10-12).

3. Un souci de favoriser la paix intérieure et de prévenir contre tout ce qui pourrait l’ôter.

Gallo aussi bien que Romano nous montrent Angèle active dans un service d’animation spirituelle, éclairant, calmant les doutes, conseillant et encourageant ses interlocuteurs. Ils mentionnent la douceur de ses paroles et le fait que de nombreuses personnes trouvèrent, grâce à elle, la paix de l’âme. Que leur disait-elle ? Les Ecrits d’Angèle nous montre comment elle les encourageait à vivre en paix avec le Seigneur et les uns avec les autres.

En paix avec le Seigneur

A nos contemporains qui cherchent un sens à leur vie, une référence à des valeurs sûres, et la paix intérieure, l’enseignement d’Angèle peut apporter une réponse en les rendant attentifs à la voix de leur conscience, au devoir à accomplir, à des relations pacifiques avec autrui.

La paix intérieure est un don de l’Esprit-Saint qui nous parle "continuellement dans le cœur"dans une conscience droite. Il se fait entendre d’autant"plus clairement que nous aurons la conscience plus purifiée et plus nette" (R 8, 15). La paix intérieure nous est donnée,alors quenous accomplissons notre devoir, que nous cherchons à accomplir la volonté de Dieu,alors que nous accueillons toute créature pour l’amour de Dieu, sans chercher à avoir raison ni à dominer l’autre(R 8, 17).

Angèle nous indique aussi un chemin de joie, de confiance d’espérance en Dieu :

"Elles rencontreront parfois des tribulations ou des difficultés ; mais cela passera vite et se changera en allégresse et en joie... Qu’elles tiennent encorececi pour très certain que jamais elles ne seront abandonnées dans leurs besoins. Dieu y pourvoira admirablement" (Av 5, 29,31). "Qu’elles ne perdent pas l’espérance... malgré leur pauvreté, elles trouveront consolation et réconfort" (Av 5, 32, 24).

Angèle nous prévient aussi de tout ce qui empêche la paix intérieure de s’épanouir en nous : "toute pensée méchante, toute ombre d’envie et de malveillance, toute discorde et mauvais soupçon" (R 9, 7-9). Elle sait combien les ruminations intérieures s’opposent à la paix que le Christ veut nous donner.

En paix avec autrui

Comme nous l’avons indiqué dans notre introduction, Angèle utilise rarement le mot de « paix », mais des expressions qui évoquent les attitudes qui favorisent la paix : bonne entente, union, concorde :

"Voici le dernier mot que je vous adresse, en vous suppliant, même avec mon sang : Vivez dans la bonne entente, unies ensemble, n’ayant toutes qu’un seul cœur et un seul vouloir. Soyez liées l’une à l’autre par le lien de la charité, vous estimant, vous aidant, vous supportant en Jésus Christ" (Av 9, 1-2).

Elle demande avec insistance aux gouvernantes une vigilance particulière pour conserver la paix entre les sœurs :

"Tenez-vous donc sur vos gardes et surtout ayez soin que toutes soient unies de cœur et de volonté... Donc, dès que vous apercevrez ne fût-ce que l’ombre de cette peste (de désunion) remédiez-y aussitôt, selon les lumières que dieu vous donnera" (10e legs 6-7, 14).

Angèle suggère aussi des attitudes, des paroles et des actes qui favorisent la paix et la bonne entente, des pas qui, l’un après l’autre, mènent à la paix les unes avec les autres.

La première attitude qu’Angèle préconise, pour désarmer l’autre et le mettre en paix, me semble-t-il, c’est d’avoir <>un comportement vrai et sincère : "Qu’elles disent : Oui, oui, ou non, non, comme Jésus-Christ l’enseigne" (R 9, 14).

Une relation de sincérité comporte aussi la reconnaissance de ses propres limites. Angèle demande, par exemple, à ses filles, un acte de réconciliation hebdomadaire (R 8, 12), parce qu’elle a vivement conscience que nous sommes toutes des personnes limitées.

En outre, nous ne pouvons demander aux autres ce que nous ne vivons pas nous-mêmes, - d’où son insistance sur le témoignage de vie (Av 5, 13).

"Ce que vous voulez que les autres fassent, faites-le d’abord vous-mêmes. Comment pourrez-vous les reprendre pour quelque défaut s’il se trouve encore en vous, ou bien les conseiller et les stimuler à quelque bien que vous n’auriez pas en vous ?" (Av 6 1-2).

Son message est clair : si nous voulons être d’authentiques artisans de paix, nous devons être nous-mêmes des femmes de paix.

Un autre pas est celui de la compréhension de l’autre. Pour cela il faut le connaître personnellement :
"et non seulement son nom, mais aussi sa condition, son tempérament, sa situation et tout ce qui le concerne" (2e Legs 1-3). Et elle ajoute, "cela ne vous sera pas difficile si vous le considérez avec un réel amour" (2e Legs 14).

Connaître l’autre ne suffit pas. Angèle préconise de l’accepter tel qu’il est : Supportez-le (Av 8, 5), dit-elle, et cela "avec patience et charité" (4e Legs 6). Donc, portez un regard d’amour sur l’autre. Elle parle "d’un véritable amour" (Av Prol. 11), d’un amour qui exclut le jugement :

"Il ne vous appartient pas de les juger... Dieu sait bien ce qu’Il veut en faire, Lui qui, comme le dit l’Ecriture, peut changer des pierres en enfants du ciel." (Av 8, 5-6).

En définitive, nous sommes conviées, devant l’autre, à une attitude qui irradie la paix, celle de l’estime et du respect :

"Pensez à l’estime que vous devez avoir pour elle, car plus vous l’estimerez, plus vous l’aimerez, et plus vous l’aimerez, plus vous vous en occuperez" (Av Prol. 9-11).

Cette estime est fondée, non sur les qualités de l’autre, mais sur l’esprit de foi, car "tous sont enfants de Dieu" (Av 8, 2), dit-elle, et "Il sait bien Lui, ce qu’Il veut faire d’elles" (Av 8, 5), d’où son espérance en ce que l’autre peut devenir.

Dans notre recherche des pas qui nous aideront à être de vrais artisans de paix, nous arrivons à un point qui semble très important dans l’enseignement d’Angèle : c’est de témoigner effectivement de l’affection et de l’amabilité. Elle-même prêchait d’exemple, car son secrétaire, Gabriel Cozzano, disait que celui qui était le plus pécheur, donc le plus méprisable et le plus désagréable, était celui qui recevait d’elle le plus d’égards, le plus de signes de tendresse et de bonté. Les conseils d’Angèle en ce domaine reflètent sa propre manière d’agir :

"Soyez affables et humaines" (Av 2, 1).
"Vous obtiendrez davantage par l’affection et l’affabilité que par la sévérité et de durs reproches" (Av 2, 3).
"Par dessus tout qu’elles soient humbles et affables. Et que tout notre comportement, nos actions, nos paroles soient animés de charité, et qu’elles supportent toutes choses avec patience car c’est avec ces deux vertus principalement qu’on fracasse la tête au diable"
(Av 5, 17-18).

Angèle sait bien que face à la violence et l’oppression, ce n’est pas d’abord la tête du diable qu’on a envie de fracasser, mais bien celle de l’ennemi ! Elle nous rappelle alors le personne du Christ, « doux et humble de cœur », en ajoutant, "vous donc, efforcez-vous de faire de même vous aussi et d’user de toute l’affabilité possible... " (3e Legs 7).

Angèle ne se limite pas à proposer la patience, le support, la douceur, l’affabilité ; elle nous encourage aussi à

agir. Elle nous dit : "Cherchez à
mettre la paix et la bonne entente partout où vous vous trouverez" (Av 5, 16). Ce sont là nos dernières paroles.

En étant elle-même un artisan de paix, par son enseignement en faveur de la paix et par sa manière de rayonner la paix par tout son être, Angèle est réellement porteuse de paix. A notre époque de dissensions, de guerres, de rivalités, elle nous invite à être, comme elle, de vrais témoins de paix, de la paix que seul le Christ peut donner. Comme le disait Saint Augustin, « Si vous voulez faire la paix, commencez par mettre la paix en vous-mêmes. Alors vous serez des artisans de paix ». Nous savons que toute action durable en faveur de la paix est fondée sur la force intérieure que seul le Seigneur peut donner, Lui qui a « vaincu le monde ». Si sa paix demeure en nous, elle rayonnera sur toute personne qui nous entoure et fera de nous d’authentiques messagères de paix.

Conférence de Soeur Marie SEYNAEVE
Ursuline de l’Union Romaine

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