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Expansion aux 17e et 18e siècles

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L’expansion extraordinaire des Ursulines
en France et à partir des Pays-Bas espagnols
aux 17ème et 18ème siècles

Lo sviluppo in Europa

A partir d’une humble racine à Brescia, l’histoire du développement de la fondation d’Angèle Merici aux 17ème et 18ème siècles est surprenante.

Il s’agit d’une véritable épopée dans l’histoire de l’Eglise, car en 150 ans, nous assistons à la fondation de plus de 400 foyers de vie ursuline dans ce qui est aujourd’hui la France, la Belgique et l’Europe Centrale.



Nous commencerons par examiner les faits qui illustrent cette progression remarquable.

Nous nous demanderons aussi quelles furent les causes de ce dynamisme, malgré les nombreux obstacles, qui, à première vue auraient pu empêcher cette croissance rapide et étendue.

Nous verrons que cette expansion est liée à l’esprit même de Sainte Angèle.

Puis, nous examinerons brièvement l’évolution historique des deux grandes régions, en France et à partir des Pays-Bas Espagnols.

I. Les faits

Une expansion européenne d’abord : Angèle meurt en 1540. Cent ans après, son œuvre a déjà vu le jour dans les régions qui constituent aujourd’hui la France, l’Allemagne, la Belgique et la Suisse [1]. Cent ans plus tard nous trouvons des Ursulines aux Pays Bas, en République Tchèque, en Autriche, en Grèce, en Slovaquie et en Pologne [2], sans parler d’une fondation à Rome qui remonte aux Ursulines de Liège en Belgique [3]. Au 18e siècle, l’expansion continue en Slovénie, en Croatie, en Irlande, en Roumanie, et en Hongrie [4]. A la fin du 18e siècle, rares sont les pays d’Europe où les filles d’Angèle ne se sont pas implantées.

Une expansion dans le temps : en 1620, il existe une cinquantaine de foyers de vie ursuline ; dix ans plus tard, il y en a 100, à la fin du 17e siècle, plus de 350, et au 18e, plus de 400.

Une expansion concentrique et une expansion excentrique : dans ce qui est aujourd’hui la France, les fondations se multiplient à un rythme étourdissant. En 1630, 59 fondations ; en 1640, 115 nouvelles fondations ; en 1650, 57 s’ajoutent aux autres. Si le mouvement concentrique se ralentit au milieu du 17e siècle, on voit encore à la fin du même siècle plus de 50 fondations s’ajouter aux précédentes. Cependant leur esprit missionnaire n’est pas absent, car des maisons de France assureront des fondations au Québec, à la Martinique, à Naxos en Grèce, à la Nouvelle Orléans et à Pondichery en Inde [5].

A partir de la fondation de Liège en Belgique, le mouvement est surtout excentrique et se déploie vers l’est et vers le sud de l’Europe. En 1620, seule existe la maison de Liège. Cent ans après, celle-ci aura donné naissance, avec ses filiales, à une cinquantaine de maisons hors de ses frontières, et une quinzaine dans les Pays Bas espagnols.

A ses débuts, une expansion parallèle de Compagnies et de Monastères  : Les filles de Sainte Angèle s’implantent en France, en Allemagne et en Belgique d’abord sous la forme séculière. Elles commencent par vivre dans leurs maisons, puis se rassemblent en congrégées pour des motifs surtout spirituels et apostoliques. Cent ans après la mort d’Angèle, il y a déjà plus de 250 groupes d’ursulines séculières en France. A partir de 1612, date de l’établissement du premier monastère des Ursulines à Paris, un mouvement parallèle mène à la fondation de plus de 175 monastères. Il faut ajouter que la plupart des congrégées adopteront la vie monastique. [6]

Une dévotion universelle à Sainte Angèle. Au moment du Procès de Béatification d’Angèle Merici, presque toutes les communautés d’Ursulines affirment leur fidélité à la prier et à professer à son égard un culte réel. Presque… car celles issues de Paris, tout en conservant magnifiquement l’esprit méricien, furent plus lentes à reconnaître leur filiation avec Ste Angèle.

Voici donc les faits. Quelles furent les causes de cette expansion étonnante, nonobstant des difficultés et des obstacles rencontrés sur leur parcours ?

II. Les causes

Obstacles rencontrés

L’établissement des Ursulines devait rencontrer plusieurs obstacles au plan politique, religieux, économique et social. En France, les guerres de religion avaient ruiné et ensanglanté le pays. L’Edit de Nantes accordait aux Protestants la liberté du culte, mais les fanatismes n’avaient pas désarmé et le peuple restait abandonné, ruiné par la guerre, en proie à la misère et à l’ignorance [7]. Aux Pays-Bas Espagnols et sous les Habsbourgs, les effets néfastes de la Guerre de Cent Ans, opposant catholiques et protestants, avaient appauvri les populations et semé parmi elles des violences et des revendications.

Au plan religieux, outre cette hostilité qui opposait entre eux les groupes de la Réforme et de la contre-Réforme, les Ursulines rencontraient en France et dans le nord de l’Europe une solide concurrence venant de groupes féminins qui s’adonnaient comme elles à la catéchèse : des groupes séculiers d’abord : Filles Dévotes, Jésuitesses, Filles de Marie, Filles de Sainte Marthe ; des groupes religieux aussi : Capucines, Bénédictines Réformées, Sépulcrines, Conceptionnistes, Annonciades, Compagnie de Notre-Dame et Visitation.

Au niveau des paroisses, lorsque les couvents ouvrirent leurs églises et leurs chapelles au culte, le peuple était attiré par leurs belles liturgies. Beaucoup de curés s’y opposaient, car l’assistance dominicale dans les paroisses diminuait, ainsi que le montant des collectes et des dons.

La situation socio-économique n’était pas favorable non plus à l’expansion des Ursulines : les communautés religieuses étant exemptes d’impôts par le privilège de main-morte, les dirigeants des villes et des villages voyaient d’un mauvais oeil s’établir des groupes qui les privaient d’un rendement consistant.

Et pourtant, malgré tous ces obstacles, les Ursulines ne cessèrent de se développer et de s’imposer partout où elles s’établirent.

Causes du développement rapide :

A une époque où les voyages et les moyens de communication étaient lents et hasardeux, comment l’esprit d’Angèle Merici a-t-il permis aux Ursulines séculières et religieuses de répondre si rapidement et massivement aux interpellations de la société européenne du 17e et du 18e siècles ? Des circonstances favorables et un esprit particulier aux Ursulines semblent rendre compte de ce fait historique.

A partir du Concile de Trente, un vaste mouvement de Contre-Réforme, engage toute l’Eglise dans un approfondissement et une diffusion organisée de la foi chrétienne. Evêques et prêtres de paroisse, religieux et laïcs éclairés se font les promoteurs d’une catéchèse de plus en plus répandue et adaptée. Or, l’exemple de foi d’Angèle, sa fidélité à l’Eglise et à ses représentants stimulent ses filles à se mettre totalement au service de la nouvelle évangélisation de la société de leur temps.

Un intérêt particulier pour la place de la femme, déjà amorcé durant la Renaissance, concentre l’attention sur son rôle irremplaçable au sein de la famille et de la société, et sur son influence, particulièrement auprès de ses enfants. Angèle, en insistant auprès des membres de la Compagnie sur le choix libre et joyeux d’un état de vie, sur l’influence bénéfique à répandre dans leur milieu, les exhorte aussi à témoigner de leur foi et à être artisans de concorde et de paix. Ainsi donnait-elle à la femme un rôle personnel, libre et efficace.

Pour répondre à la profonde ignorance religieuse des populations et aux besoins matériels des pauvres, des groupes féminins se constituent spontanément dans les villes et villages, animés d’une foi ardente et d’un réel dévouement. Ces groupes intègrent facilement une forme de vie qui les rassemble, les structure et leur assure une formation humaine et spirituelle. La Règle d’Angèle, spécialement sous la forme publiée à Milan et à Ferrare, renforce l’identité de ces groupes, leur donne un statut officiel dans la société et dans l’Eglise et, surtout, les anime d’un esprit et d’une forme de vie évangélique qui les soutiennent et les stimulent. De plus en plus engagées dans la catéchèse, puis dans une réelle fonction éducative auprès des enfants et des jeunes, les Ursulines trouveront dans les Avis de la fondatrice des principes qui guident merveilleusement leurs efforts : intérêt et affection pour toutes, attention personnelle, dévouement désintéressé pour le seul amour de Dieu et le salut des âmes – caractéristiques qui subsistent encore aujourd’hui dans toute œuvre d’éducation qui se réclame d’Angèle Merici. La fondatrice, en effet, « s’était consacrée surtout à l’apostolat de la parole, pour réconforter, pacifier et consoler. Guide spirituelle… formatrice… c’était une sorte de catéchiste ou d’évangélisatrice de personne à personne » [8] .

Il nous reste à étudier de plus près l’évolution prestigieuse des Ursulines, en France d’abord, puis, à partir de Liège, dans le centre et le sud de l’Europe.

III. Développement des Ursulines en France

La Compagnie de Sainte Ursule naît en ce qui est aujourd’hui la France à une date non précisée, vers 1592. Aucune ursuline italienne n’est venue fonder en France, et pourtant, en l’espace de vingt ans, plusieurs Compagnies naissent simultanément, sans lien les unes avec les autres.

Le point de départ

Tout a commencé dans le Comtat Venaissin, une enclave des Etats Pontificaux en terre de France. A Avignon, quelques jeunes filles animées par Françoise de Bermond, se sont associées pour servir Dieu et le prochain sous la direction du Père Romillon. Elles s’adonnent à l’enseignement de la doctrine chrétienne. L’une d’entre elles s’adresse à l’Evêque du lieu, Monseigneur Grimaldi, pour lui demander une règle religieuse qui garantisse une vie plus stable. L’Evêque d’Avignon répond en disant que les religieuses du royaume ne sont pas assez recueillies et qu’il y a de saintes filles en Italie, qui, ne faisant que des vœux simples et sans clôture, les observent avec beaucoup plus de sainteté et d’exactitude, et que sans perdre la solitude et la retraite intérieure, elles sont infiniment plus utiles au salut de leur sexe [9] . Il s’agit vraisemblablement des Ursulines.
Dans la suite, Monseigneur Sacrato, originaire de Ferrare, revient d’Italie avec la Règle des Ursulines publiée dans sa ville en 1587. Il confie cette Règle à Sibylle, une pieuse demoiselle habitant Mazan, qui la transmet au Père Romillon à l’occasion d’une visite. Celui-ci la transmet à Françoise et à ses compagnes, après l’avoir fait traduire en français. Auparavant, le Père Romillon avait appelé à l’Isle-sur-Sorgues Françoise et Catherine de Bermond, ainsi que Catherine de Bus auxquelles se joignent d’autres jeunes filles.
Elles sont assez nombreuses pour justifier en 1597 l’édition française de la Règle, celle de Tournon qui comporte des éléments de la règle milanaise, dont le Bref de Grégoire XIII approuvant la Compagnie de Milan en 1582, et l’extrait d’une lettre de Landini, qui contient une courte biographie d’Angèle. Cette édition suit mot à mot la Règle de Ferrare. C’est donc à partir de cette Règle de Tournon, que les Ursulines se développeront en France et garderont au cœur une grande dévotion à Sainte Angèle.

Les premières fondations

Tout a commencé vers 1592. Cinq ans plus tard, une Ursuline de l’Isle-sur-Sorgues, Marguerite Vigier, part à Chabeuil faire une fondation. Elle réussit si bien dans sa catéchèse qu’elle convertit au catholicisme la presque entièreté du village.

En 1600, à l’appel de Madame de la Fare, fille du Président du Parlement d’Aix-en-Provence, Françoise de Bermond part à Aix avec sa sœur pour une nouvelle fondation.

Deux ans plus tard, en 1602, à la demande du Père Coton, célèbre prédicateur Jésuite, Françoise part à Marseille. En 1608, aussi à la demande du Père Coton, une Compagnie est fondée à Valence.

Invitée par les dirigeants politiques, une Compagnie sera érigée à Arles, en 1602 par les membres d’une même famille Rampaille, installés depuis peu à Avignon. La mère, les deux filles et deux cousines, devenues Ursulines, se rendent à Arles, tandis que le père se fait jésuite, et le frère, prêtre.

Fondation des grandes « Congrégations » Ursulines

En 1604, le Cardinal de Joyeuse, archevêque de Toulouse, réclame des Ursulines et c’est à nouveau Marguerite Vigier, la fondatrice de Chabeuil qui est envoyée à Toulouse.

En 1607, Françoise de Bermond est appelée à Paris pour initier à la vie ursuline un groupe de jeunes filles réunies par Madame Acarie. Celle-ci voulait en faire des Carmélites, mais elle voyait avec justesse qu’elles étaient attirées non seulement par une vie spirituelle solide, mais aussi par l’apostolat, en particulier celui de l’éducation.

Trois ans plus tard, en 1610, Françoise veut retourner à Avignon et s’arrête à Lyon avec ses deux compagnes. Au moment de prendre le bateau, elles sont arrêtées par Jean Ranquet, qui les supplie de fonder des Ursulines à Lyon. Le bateau part sans elles, et Françoise, avec ses deux compagnes, accepte l’hospitalité de Jean Ranquet et commence à enseigner les trois filles de son hôte, Jeanne et Clémence et Catherine. Les deux dernières deviendront des Ursulines.

C’est grâce au Cardinal de Sourdis, Archevêque de Bordeaux que les Ursulines ont pris racine dans sa ville. Au retour du conclave qui élit le Pape Clément VIII, il s’arrête à Milan, prie longuement - pendant sept heures ! - au tombeau de Saint Charles Borromée, et revient à Bordeaux, avec la ferme détermination d’y installer des Ursulines. Il trouve en la personne de Françoise de Cazères, de sa cousine Marie et d’une amie, Jeanne de la Mercerie, les trois premières filles de Sainte Angèle, qui se préparent à leur mission par une longue retraite de six mois !

A Dijon, Anne de Xaintonge, attirée par l’exemple de sa sœur Anne, fonde, elle aussi, une Compagnie et enseigne aux petites filles pauvres. Chassée du foyer paternel, elle commence officiellement la vie ursuline en 1605.

La Congrégation de Lyon, sera responsable de la fondation de 97 monastères, celle de Bordeaux, de 89, celle de Paris, de 53, celle de Dijon, de 39, et celle de Toulouse, de 23.

Transformation en Ordre monastique

Commencées comme Compagnies de Sainte Ursule, où la plupart des sœurs vivaient dans leurs familles, toutes ces fondations adopteront successivement la vie communautaire, puis finiront par devenir des Monastères de Sainte Ursule, observant une stricte clôture, mais engagées en même temps dans l’enseignement féminin à tous les échelons. Comment cela s’est-il effectué ?

Pour ces filles de Sainte Angèle, le passage de la vie en famille à la vie ensemble se produisit comme naturellement. D’ailleurs, la fondatrice n’a jamais établi comme point de règle la vie « dans le monde » ; elle avait même demandé que les vierges sans famille, isolées, malades ou âgées ne restent pas seules (Cf. Règle, XI, 25-30). Or, avant 1650, presque toutes les Ursulines en France ont embrassé la vie monastique avec clôture papale et vœux solennels. [10] Suite aux décrets du Concile de Trente et à la pression des Evêques, maintes fois avec le désir des Ursulines elles-mêmes, ces couvents suivirent l’exemple du premier monastère, celui de Paris érigé en 1612. Bulles et Constitutions garantissaient la vie apostolique, notamment l’éducation féminine, organisée au sein même du monastère. Au parloir, les sœurs assumaient encore une catéchèse aux dames de la ville, aux servantes, parfois même aux soldats.

Tout autre est l’évolution des Ursulines de Liège et de leurs filiales. Fondées comme Compagnie, elles se scinderont huit ans après pour constituer un monastère affilié à Bordeaux.

IV. Ursulines issues de Liège

Tout a commencé avec Antonio Albergati, originaire de Bologne, Vicaire Général à Milan en 1602 à 1607, puis Nonce Apostolique à Cologne et à Liège entre 1610 à 1620 [11].
Dans plusieurs rapports de visites au diocèse de Liège, Monseigneur Albergati souligne le manque d’écoles et d’instruction chrétienne de la population. Se souvenant du bien accompli par les Ursulines de Milan, il veut, en 1614, établir une Compagnie de Sainte Ursule à Liège, pour remédier à la carence d’enseignement religieux et établir une école sans reproche pour l’éducation vertueuse des enfants [12] . Secondé par Monseigneur Strecheus, Evêque suffragant de Liège, il donne à un groupe de jeunes filles pieuses la Règle de Milan.
Trois ans plus tard, le 27 décembre 1617, neuf d’entre elles font vœu de chasteté perpétuelle entre les mains de Monseigneur Strecheus. Parmi elles, quatre jeunes filles, dont Marie de Malempré, souhaitent vivre en monastère et adoptent en 1619 des règles écrites par Monseigneur Strecheus, tandis que Marie de Malempré continue à diriger la Compagnie. En 1621 arrive à Liège le Père Gérard Carrière, ancien recteur des Jésuites de Bordeaux et conseiller de la Mère Françoise de Cazères, fondatrice de Bordeaux. Celui-ci persuade Mgr Strecheus de demander pour les Ursulines qui le désirent l’affiliation au Monastère de Bordeaux, reconnu depuis 1618 par une bulle du Pape Paul V. Plusieurs Ursulines de Liège adoptent la Règle et les Constitutions de Bordeaux ; l’acte d’affiliation officielle est signé en 1622.

A Liège, les relations entre séculières et moniales continuent fraternellement. La Compagnie est florissante : en 1670 ses membres sont au nombre de 80. Comme dans la Compagnie de Milan, certaines vivent en communauté, mais la plupart vivent dans leurs familles. Elles se rassemblent vingt fois par an au Monastère des Ursulines pour des lectures et des rencontres où elles se font mutuellement des conférences spirituelles, et viennent 4 fois par an en l’Eglise des Ursulines pour la communion générale.

Cependant, alors que la Compagnie disparaîtra progressivement de Liège, c’est la petite poignée d’Ursulines moniales qui sera à l’origine d’une expansion merveilleuse dans la région et dans le reste de l’Europe. La solidité de leur formation religieuse, la qualité de leur enseignement, l’encouragement mutuel à un esprit apostolique et missionnaire à toute épreuve peuvent expliquer le grand nombre de fondations faites par Liège et ses filiales.

Dès 1621 Liège envoie un groupe d’Ursulines à Givet, suite à une demande de Jean Pontier, prêtre et docteur en théologie. Celui-ci avait écrit à l’Evêque de Liège, que dans le bourg de Givet… les mœurs des jeunes filles étaient fort corrompues par la malice de certains étrangers qui s’étaient insinués maîtres d’Ecole et qui sous l’apparence d’instruction donnaient des principes pernicieux à ces jeunes plantes. Répondant à cet appel, Monseigneur Strecheus envoie donc un groupe d’Ursulines, car le vrai but de leur institut est d’enseigner la jeunesse, ce à quoi elles sont plus propres que les autres, comme vous verrez par expérience . [13]

L’expérience fut concluante, car il en résulta une cinquantaine de fondations dans les Pays Bas Autrichiens et au-delà. Citons trois communautés particulièrement fécondes, celle de Mons en Belgique, de Vienne en Autriche, et de Bratislava en Slovaquie. [14]

Le monastère de Mons, fondé officiellement an 1648, après un premier essai en 1633, aura à son actif 12 fondations effectuées directement ou par ses filiales, non seulement en Belgique mais en France, en Allemagne, en Autriche et en Italie, dont la fondation de Rome en 1684. [15] Celle de Vienne, qui remonte à 1660, essaimera surtout en Autriche, mais aussi en Italie [16]. Le Monastère de Bratislava, fondé en 1676 conjointement par Liège, Cologne et Vienne, étendra la vie Ursuline non seulement en Slovaquie, mais en ce qui est aujourd’hui la Pologne, la Roumanie, la Slovénie et la Hongrie . [17]

Commencées souvent dans la pauvreté, ces fondations suivent un développement semblable : ouverture immédiate de classes externes pour les petites filles pauvres, suivie de l’arrivée de nombreuses postulantes pour seconder l’œuvre, puis ouverture d’un pensionnat pour les jeunes filles des classes aisées. Ce pensionnat, d’ailleurs, soutient financièrement les classes externes qui souvent regroupaient deux ou trois centaines d’enfants. La qualité de l’éducation des Ursulines fera leur réputation, car elles visaient non seulement la formation chrétienne des élèves, mais tout ce qui pouvait les développer humainement. Les arts féminins se voyaient doublés de musique vocale et instrumentale et les langues n’étaient pas négligées. Les familles nobles et princières y trouvaient l’éducation souhaitée pour leurs filles, et celles du peuple une formation de base qui comprenait aussi des leçons de couture, de broderie, de dentelle, et donc, une source de gagne-pain. Les Ursulines ont souvent été des pionnières, en ouvrant les premières écoles officielles pour filles, des lycées et même des écoles normales pour de futures enseignantes.

Qui avait l’initiative de ces fondations ? Interviennent d’abord, dans environ 40 % des cas, les membres du clergé : Evêques, prêtres de paroisse et religieux, surtout des Jésuites. Rappelons le rôle de Monseigneur Albergati, puis de Monseigneur Strecheus dans la fondation de Liège. Ce sont aussi les Evêques qui favorisent les fondations de Namur, de Malines et même celle de Rome, dont la première initiative revient d’abord au Nonce Apostolique à Bruxelles, Monseigneur Ottavio Falconieri. (Après son décès il sera relayé par la Duchesse de Modène). Citons encore, à titre d’exemple, Monseigneur Ciba, Cardinal-Evêque de Velletri, Monseigneur Francesco Pacca, Archevêque de Benevento, le Cardinal Szelepcsznyi, de Bratislava, Monseigneur Guörgi Fenessi de Košice, Monseigneur Giustiniani de Naxos en Grèce, et Monseigneur Charles de Lichtenstein, archevêque d’Olomouc en Slovaquie. A Aix-la-Chapelle, c’est le Chanoine Gaspar Pasquier, supérieur de la communauté de Liège qui envoie des Ursulines avec un but missionnaire : lutter contre l’extension du protestantisme en ces régions.

Ensuite ce sont les Ursulines elles-mêmes qui interviennent pour environ 20% des fondations. C’est le cas à Stavelot, Namur, Huy, Sittard, Cologne, Linz. Ce sont des femmes intrépides qui ont parfois à leur actif des fondations dans plusieurs villes. Ainsi la Mère Catherine Pontier réussit à établir les communautés de Givet, Dinant, Namur, Mons, Ruremonde, Anvers et Lierre. La Mère Alexis van Jonghen de Liège se rend à Cologne en 1641, à Vienne en 1660, à Linz en 1679 et à Salzbourg en 1683. La Mère Rosalie de Thuars se rend à Prague, à Vienne et à Klagenfurt pour aider à la fondation de ces couvents. Citons aussi la Mère Cécile Cousin, qui n’a jamais quitté son Monastère de Mons, mais qui dirige de loin les fondations de Valenciennes, Landshut, Bruxelles et Gand. En 1669, elle est même prête à envoyer quelques-unes de ses filles au Québec auprès de Marie de l’Incarnation, mais l’Evêque du lieu retire son autorisation à la dernière minute. La Mère Cécile obtient aussi du Pape Clément IX un bref pontifical validant, pour la Congrégation de Bordeaux, toutes ses filiales et ses sous-filiales disséminées à travers l’Europe.

La noblesse de ces pays intervient souvent (dans 17% des cas) pour demander la présence des Ursulines. Consciente de l’importance de l‘éducation des filles de rang aristocratique comme de celles du peuple, elle use de toute son influence pour garantir des fondations et souvent les soutient par des dons. Les Habsbourgs ont été particulièrement actifs pour l’introduction des Ursulines : l’Impératrice Eléonore est intervenue pour la fondation de Vienne et de Bratislava, de Gorizia, de Kosice, et nombreux furent les couvents qui bénéficièrent des largesses de l’Impératrice Marie-Thérèse. La Comtesse de Lamboy, heureuse de l’éducation donnée à ses filles au Monastère de Cologne, intervient pour la fondation deVienne ; la Comtesse Magadalena Draskovic, dont la fille était Ursuline à Bratislava, pour celle de Varaždin, la comtesse Tranttmansdorf, ancienne élève de Prague, pour celle de Kutna Hora.

En quatrième lieu, et dans environ 12% des cas, nous voyons les dirigeants et les grandes bourgeoisies des villes prendre l’initiative de faire ouvrir une maison d’éducation par les Ursulines. C’est le cas du bourgmestre Auxbrebis de Dinant, qui, content de l’éducation donnée à sa fille par les Ursulines de Givet, fait approuver par le conseil communal l’érection d’un monastère en sa ville.

A Mons, ce sont les époux Malapert, riches et sans enfants, qui, sur le conseil d’une de leurs femmes de chambre, Jeanne Joyeuse, originaire de Givet, font venir des Ursulines de cette ville en la capitale hennuyère.

A Valenciennes, les Demoiselles d’Oultreman, appuyées par leur frère Jésuite, interviennent auprès de l’Archevêque pour une fondation, parce que « tous sont préoccupés par la situation de l’enseignement féminin à Valenciennes, depuis que le magistrat a fait défense aux hommes d’instruire les jeunes filles, ce qui oblige les gens à envoyer leurs filles dans d’autres villes » , et ceci, suite à des scandales perpétrés par des maîtres d’écoles à Valenciennes, comme ailleurs, en d’autres villes.

A Gand, c’est un riche marchand, père d’une Ursuline de Mons, qui fait pression pour obtenir des Ursulines dans sa ville, car, elles vaquent journellement au salut du prochain, par les enseignements qu’elles donnent aux filles, qu’elles instruisent dans les principes de la foi, piété, bienséance et bonnes mœurs, ainsi qu’à lire, écrire, tant en flamand qu’en français, et travailler de plusieurs sortes d’ouvrages convenables à leur condition : aux pauvres pour gagner leur vie, et à celles de maison pour fuir l’oisiveté, et même les fêtes et dimanches elles enseignent les servantes, filles de boutiques, et généralement toutes les personnes de leur sexe. Le tout se fait gratis .

Enfin, dans environ 10% des cas, nous voyons la petite bourgeoisie et le petit peuple réclamer la présence des Ursulines pour l’éducation de leurs filles. A Malines, c’est une pieuse béguine, Mademoiselle Wittens, qui intervient en leur faveur : à Gorizia, Maria Bonzi et sa sœur, à Ljublijana, un laïc fervent, Jakob Von Schellenburg. Ou, parfois, le petit peuple lui-même fait pression auprès des magistrats pour revendiquer cette fondation, comme à Bruxelles, à Dinant et à Valenciennes.

Conclusion

Cette longue histoire est celle d’une évolution parallèle, de multiples convergences dues à une similitude d’esprit – celui de Sainte Angèle – et d’engagement apostolique – celui de l’éducation. Notons cependant quelques différences entre les Ursulines de France et celles issues de la fondation de Liège. Différence d’époque d’expansion d’abord : celles de France se développent surtout dans la première moitié du 17e siècle ; celles issues de Liège pendant la deuxième moitié. Différence de « Congrégation » : en France, plusieurs « congrégations » essaiment et se développent simultanément ; à partir de Liège, seule la Règle et les Constitutions de Bordeaux sont adoptées par les Ursulines.

Les deux régions, tout en maintenant les œuvres déjà établies, connaîtront une diminution de vitalité au 18e siècle ; les deux, un regain de fondations, à partir du 19e siècle. Stimulées par l’esprit missionnaire, nombreuses sont les communautés françaises qui envoient des Ursulines fonder en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Australie. En Belgique, la congrégation de Tildonk, fondée en 1818 par Jean Lambertz, connaît une extension remarquable. A la mort du fondateur en 1869, la congrégation compte déjà 43 maisons, non seulement en Belgique, mais aussi aux Pays Bas, en Angleterre, en Allemagne et en Indonésie. Elle se répand ensuite aux Etats-Unis, au Canada, en Afrique du Sud et en Inde.

Les temps forts d’expansion des Ursulines se situent donc tous les deux siècles, au 17e et au 19e . Le 21e siècle sera-t-il aussi un temps de vitalité et d’expansion ? L’avenir nous le dira.

Marie Seynaeve
Brescia
Symposium international des Ursulines

Expansion des Ursulines de Liège
aux 17ème et 18ème siècles

1614 LIEGE

  • 1621 : Givet
    • 1636 : Namur
      • 1681 : Malines
    • 1648 : Mons
      • 1654 : Valenciennes (avec l’aide de Namur)
      • 1663 : Landshut (avec l’aide de Dinant et de Messkirch)
        • 1691 :Straubing
        • 1691 : Innsbruck (avec l’aide de Vienne)
          • 1721 : Trente
        • 1717 : Landsberg
      • 1662 : Bruxelles
      • 1664 : Gand
      • 1684 : Rome (avec l’aide de Mons)
        • 1718 : Calvi (avec l’aide de Bruxelles et Mons)
          • 1726 : Stroncone
          • 1786 : Benevento
  • 1627 : Dinant (avec l’aide de Givet)
      • 1651 : Aix-la-Chapelle
        • 1708 Stavelot
      • 1659 Messkirch
  • 1638 : Huy
    • 1668 : Louvain
  • 1639 : Cologne
    • 1669 Dorsten
  • 1644 :Sittard=1646 Ruremonde
    • 1673 : Lierre (avec l’aide de Gand)
      • 1682 :Anvers
  • 1655 : Prague
  • 1660 : Vienne (avec l’aide de Cologne et de Prague)
    • 1670 : Klagenfurt
      • 1686 : Graz (avec l’aide de Vienne)
        • 1782 Skofja Loka
      • 1695 : Salzbourg
    • 1672 : Gorizia
        • 1702 Ljubljana
    • 1679 : Linz
    • 1691 : Innsbruck (avec l’aide de Landshut)
      • 1721 Trente
  • 1677 : Düsseldorf (avec l’aide d’Aix-la-Chapelle et de Cologne)
  • 1676 : Bratislava (avec l’aide de Cologne et Vienne)
    • 1683 : Kłodsko-Wroclaw
    • 1698 : Košice
      • 1772 : Oradea Mare
    • 1700 : Swidnica
      • 1703:Varaždin (avec l’aide de Cologne)
    • 1724 : Trnava
      • 1726 : Györ (avec l’aide de Vienne)
        • 1747 : Sopron
    • 1733 : Sibiu
  • 1681 : Düren
    • 1710 Montjoie
Expansion des Ursulines

[1Avignon, en France vers 1589 ; Cologne en Allemagne en 1611 ; Liège en Belgique en 1614 ; Poschaivo en Suisse en 1619.
N.B. : Dates et données chiffrées sont tirées de l’œuvre monumentale de Philippe Annaert, Vie religieuse féminine et éducation entre Somme et Rhin : Les Ursulines et leurs collèges au XVIIe et au XVIIIe siècle », Université Catholique de Louvain, inédit, 1990. T. 6.

[2Sittard aux Pays-Bas en 1644 ; Prague en Tchéquie en 1655 ; Vienne en Autriche en 1660 ; Naxos en Grèce en 1670 ; Bratislava en Slovaquie en 1676 ; Wrocław en Pologne en 1683.

[3Gorizia en Italie en 1672.

[4Ljubljana en Slovénie en 1702 ; Varaždin en Croatie en 1703 ; Cork en Irlande en 1771 ; Oradea Mare en Roumanie en 1772 ; Györ en Hongrie en 1776.

[5Québec fondé en 1639 par les Ursulines de Tours ; la Martinique en 1681 par celles de Saint-Denis ; Naxos (Grèce) en 1715, avec l’aide de Paris ; la Nouvelle Orléans en 1727 par des Ursulines de Bretagne et de Normandie ; Pondichéry (Inde) en 1738 par Vannes. Cf. Marie-Andrée Jégou et Anne Lemaire, Histoire de la région Franco-méditerranéenne, depuis les origines de l’Ordre jusqu’au 2e Concile Vatican II, inédit, Union Romaine de l’Ordre de Sainte Ursule,1980, planche 13.

[6Philippe Annaert, op. cit., T. 6.

[7A la recherché du visage de l’Institut : France-Sud, Bulletin Inter-Ursulines, mars-avril 1981, p. 1

[8Cf. Luciana Mariani, Il messaggio di Sant’Angela dal Garda all’Europea, Il Garda nellea cutlura europea, Editions Slatkine, 1986, pp. 161-162. :…dedita sopratutto all’apostolato della parole consolatrice e pacificatrice, del consiglio, della guida spirituale. Una formatrice… Una sorta di catechista o di evangelizzatrice "ad personam".

[9G Gueudré, Mère Marie de Chantal, O.S.U., Histoire de l’Ordre des Ursulines en France, Tome I, De l’Institut Séculier à l’Ordre Monastique, Editions Saint Paul, Paris, 1958, note 10, pp. 24-25, citant Bourguignon, Vie du Père Romillon, Marseille, 1666, p. 169.

[10Les Sœurs de Saint-Charles du Puy vécurent en séculières jusqu’en 1836. (cf. Marie-Bénédicte Rio, Histoire et spiritualité des Ursulines, inédit, Ursulines de l’Union Romaine, Rome, 1989, p. 85.)

[11Cf. Philippe Annaert, Les Collèges au féminin : les Ursulines au 17e et 18e siècles, Ed. Vie Consacrée, Namur, 1992, passim.

[12Lettre d’A. Albergati au Pape Paul VI : Avanti mi partisse di Liegi eressi una confraternità di Orsoline Vergini, che non vogliono e non possono entrare in Monasterÿ, e non intendono di maritarsi, la quale commincia già allargarsi, è spero si diffenderà in molti parti di questa diocesi, com particolare servitio d’Iddio, … queste verginelle non solo fanno progresso nella pietà e virtù christiane per stesse, ma tirrazano col’esempio loro moltre altre, è cosi si leva l’occasione di molti peccati. (ASV Sect. Brev. Indulences perpétuelles n° 24, f. 84) in Philippe Annaert, Vie religieuse féminine et éducation…, op. cit., T. III, p. 643.

[13Annaert, Vie religieuse féminine…, op. cit., T. III, pp. 70-72

[14Voir tableau en Annexe

[15Valenciennes (1654), Bruxelles (1662), Landshut (1663) (qui, lui, fondera Straubing en 1691), Innsbruck en 1691 (qui donnera naissance à Trente en 1721) et Landsberg en 1717) ; puis, Gand en 1664, et enfin Rome en 1684, qui, fondera Calvi en 1718, d’où sont issus Stroncone (1726) et Benevento (1786).

[16Klagenfurt (1670, qui essaimera à Graz (1686), et à Salzbourg (1695), puis fondera Gorizia (1672), Linz (1679), et Innsbruck (1691) qui essaimera à Trente en 1721

[17Kłodsko-Wrocław (1683), Kosice (1698) qui fondera Oradea Mare en 1772, Svidnice (1700), Varaždin (1703), Trnava (1724) - qui fondera Györ en 1726 puis Sopron en 1747 et Sibiu (1733).

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Sainte Angèle Merici

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Dernière mise à jour :
23 septembre 2018