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De Louis Bouyer

 


Par Louis Bouyer


"John Henry Newman (1801-1890)
Sa vie. Sa spiritualité"
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Cerf 2009

 

Les pages qui suivent ne sont pas une analyse, mais un simple résumé du livre de Louis Bouyer. Certains passages en sont repris textuellement.
Elles n’ont qu’un but : susciter le désir d’aller boire à la source.

Vous pourrez compléter votre lecture par un rapide portrait de Newman.

 

Né à Londres, le 21 février 1801, au cœur de la forteresse économique et financière de l’Angleterre victorienne, baptisé le 9 Avril, John Henry n’en avait pas moins des origines provinciales.
Aîné de 6 enfants, il assumera ses responsabilités avec autant de courage que de tendresse. Il doit quitter la maison familiale, un vrai paradis de verdure, pour l’école privée de Ealing où il est envoyé avec son jeune frère Charles. C’est un enfant sensible, de santé délicate, timide, craignant les taquineries de ses condisciples. Mais sa timidité ne l’empêchera ni de briller ni de devenir entraîneur. Doué d’une intelligence exceptionnelle, il parcourt le programme de son école à un rythme incroyable. A 9 ans, il lit Ovide et Virgile dans le texte original. A dix ans, il compose des vers latins et se met au violon. Au sport, il préfère la musique qui sera toujours au rendez-vous de ses heures libres.
L’année 1816 est une année difficile pour la famille Newman. Le père de John Henry doit liquider sa banque, créer une brasserie et trouver un nouveau logement pour sa famille. Les Newman laissent leur fils, cet été-là, à Ealing après le départ des camarades. Le vide de ces vacances solitaires allait être occupé par ce qu’il appellera sa conversion.

Comme tout enfant éduqué dans l’anglicanisme, le petit John connaît la Bible qui, grâce au lectionnaire liturgique du Prayer Book, est lue dans son ensemble, au rythme de l’année chrétienne. Adolescent, il prend confiance en la force de son esprit et aime à lire des ouvrages qui démontrent l’inanité des récits bibliques. Mais, sous l’influence du Révérend Walter Mayers, un des maîtres de l’école, Newman se plonge dans des lectures qui vont donner corps à sa foi.
_ « Je tombai sous l’influence d’un Credo défini et je reçus dans mon intelligence des empreintes du dogme qui, par la grâce de Dieu, ne se sont jamais effacées ni obscurcies. » (Apologia).
Ce qui frappe dans cette conversion qui l’arrache à son indépendance, c’est l’autonomie dont elle fait montre : « …demeurer dans la pensée de deux êtres et deux seulement, absolus et lumineusement évidents : moi-même et mon Créateur. » (Apologia)
_ « Myself and my Creator » la conscience de soi si aigüe de l’adolescent se prolonge dans la conscience de l’Autre divin et se soumet à LUI. Là se trouve l’incommunicable secret de la conversion.
A cette même époque, l’adolescent, précocement mature, perçoit le célibat comme une volonté de Dieu sur lui.
A la sortie de l’école d’Ealing, Mr. Newman inscrit son fils à Oxford. La magie d’Oxford arrive juste à point pour humaniser, apaiser ce qu’il y avait de raideur, de tension exagérée chez le jeune converti qui arrive à l’Université encore presque enfant. Tout l’enchante de la vie du Collège. Il se lance dans les études avec une avidité que ne partagent pas ses condisciples. Il se lie d’amitié avec un étudiant un peu plus âgé que lui, Bowden, qui l’aidera dans ses études mathématiques, mais contribuera plus encore à lui faire trouver à Oxford la détente dont il avait besoin. Ses maîtres le présentent au concours des fellowships, et le voici reçu brillamment.
Il se met alors à préparer avec acharnement son Baccalauréat ès Arts, le grand examen universitaire. Par suite d’un surmenage intellectuel, il n’est pas admis dans la première classe des Honours. Echec vivement ressenti. Dominant son trouble intérieur, il reprend la tâche avec calme, lucidité et hardiesse. Il s’oriente définitivement vers les tâches religieuses, se repose, se détend l’esprit par des études variées, la pratique de la musique.

Il se décide alors à briguer l’honneur d’être Fellow d’Oriel, un des Collèges d’Oxford les plus réputés intellectuellement. Le 12 Avril 1822, les cloches sonnent pour annoncer que John Henry Newman vient d’être élu « Fellow »d’Oriel.
Le jeune fellow se trouve bien intimidé devant les anciens. Whately se charge de le mettre à l’aise.
_ « En 1822, quand j’étais encore farouche et timide, il me prit par la main et joua pour moi le rôle d’un instructeur bienveillant et encourageant. C’est lui, par excellence, qui m’ouvrit l’esprit et m’apprit à me servir de ma raison. » Apologia.
Whately sera le premier à formuler devant Newman l’idée que l’Eglise instituée par le Christ est un corps visible et institué, conviction qui venait des théologiens anglicans du XVIIe siècle. C’est à cette époque aussi que Newman découvre les Pères de l’Eglise qui tiendront une telle place dans l’exposé de sa foi.
Ordonné diacre le 23 Juin 1824, il est aussitôt chargé de paroisse. Son premier ministère révèle de suite ses qualités d’homme d’action, d’administrateur et plus encore celle du pasteur : catéchismes, sermons, visites aux paroissiens, il se donne sans compter. Cela, sans négliger ses relations familiales qui lui tiennent tant à cœur, ni ses responsabilités auprès des étudiants. A Oriel, il concentre ses efforts sur ce qui dépend de lui seul : une modification complète des relations usuelles du tutor avec ses élèves. Il assume personnellement toute la formation des élèves qui lui sont confiés par le supérieur de la maison. Cette manière de faire lui a valu non seulement la confiance, mais une véritable dévotion. Ceux qui avaient trouvé en lui un maître incomparable cherchent auprès de lui un guide spirituel. Cette manière de concevoir l’éducation ne fut pas du goût du recteur soutenu par des enseignants plus laxistes. Peu à peu Newman et ses amis se voient privés d’élèves. Ils abandonnent leurs fonctions.

S’ouvre alors pour Newman une période de maladie et de deuil. La mort de sa plus jeune sœur Mary, dans la fleur de l’âge, le plonge dans une tristesse indicible au cœur de laquelle sa pensée s’approfondit. Passé, présent et futur se tiennent. Le regard en arrière n’est qu’un regard sur l’invisible. A travers la fidélité du souvenir, on atteint une fidélité à la personne, vue non plus seulement dans son être muable et passager, mais dans sa réalité éternelle. La fidélité au souvenir personnel défie la mort. La chère présence, désormais retrouvée, non plus telle qu’elle était, mais telle qu’elle est pour toujours ; avec elle, tout l’invisible semble devenu réel. Le choc de la mort de Marie fait de Newman le voyant de l’invisible, le prophète du passé qui mène à l’éternel.
Au cours de ces années douloureuses, Newman continue à lire les pères de l’Eglise : Ignace d’Antioche, Saint Justin, Irénée et Cyprien. Il y trouve une confirmation de ce qu’il vit : le monde extérieur, physique et historique, n’est que la manifestation à nos sens de réalités qui le dépassent. La nature est une parabole, l’Ecriture une allégorie. Poète de l’invisible, Newman va désormais nous pousser à dépasser ce monde pour parvenir à l’autre : « ex umbris et imaginibus ad veritatem. »

Au début de Juillet 1831 Newman s’embarque avec Froude, un de ses amis, pour un voyage en Méditerranée. Il est séduit par la beauté qu’il découvre. Ce citadin intellectuellement surmené, plongé brusquement en pleine nature révèle, dans la correspondance et les poèmes qu’il écrit alors une sensibilité d’une intensité et d’une délicatesse peu communes. Il visite Rome, Naples, et se sent irrésistiblement attiré par la Sicile. Il y succombe à une fièvre qui décimait le pays : au cours de ces longues semaines de maladie, il réfléchit sur sa vie. « Je pensai fortement et je retins l’idée que ma maladie était venue sur moi comme un châtiment pour être venu au sacrement dans la malice et le ressentiment. Cependant, je me disais toujours : je n’ai pas péché contre la lumière. »
Il sort de cette terrible épreuve, tant physique que spirituelle, avec la conviction que Dieu lui a laissé la vie parce qu’il attend quelque chose de lui en Angleterre. C’est sur le chemin du retour qu’il compose les trois strophes qui deviendront son œuvre la plus célèbre :

« Conduis-moi, douce lumière, parmi l’obscurité qui m’environne,
Conduis-moi !
La nuit est sombre et je suis loin du foyer.
Conduis-moi !
Garde mes pas, je ne demande pas à voir les scènes éloignées.
Un seul pas est assez pour moi ! »

L’œuvre à accomplir ne tarde pas à réclamer ses forces et son génie. Avec un groupe d’amis il se lance dans un véritable combat qui doit rendre à l’Eglise anglicane sa vitalité. Il n’est de salut pour elle, que dans cette Via Media entre catholicisme romain et protestantisme, voie tracée par les théologiens carolins, nourris eux aussi des Pères de l’Eglise. La réforme apparaît non comme une rupture avec la continuité vivante de la tradition, mais comme un retour à la pureté des sources. Elle ne brise avec Rome que pour restaurer la tradition catholique dans son intégrité. Au prix d’un labeur acharné, Newman est l’homme qui fournit à l’anglicanisme ravivé sa justification théologique. Les conférences qu’il donne à cette époque ne tardent pas à faire de lui le leader du Mouvement d’Oxford. Allant au-delà des conceptions de la Via Media, Newman prêche une religion qui n’est pas seulement affaire d’idées, mais avant tout vie consacrée à Dieu. Il reprend les thèses protestantes sur la justification, les approfondit pour montrer qu’elles ne sont pas incompatibles avec ce qu’affirme le Concile de Trente. Pensée impressionnante d’honnêteté et de rigueur, modèle anticipé de toute théologie œcuménique qui réconcilie les chrétiens, non dans un compromis, mais dans une plénitude simplement mieux comprise. Ce qui explique l’immense succès de Newman et de ses amis est cet accord qu’ils réalisent de l’esprit à l’âme et de l’âme à l’esprit. L’effort théologique entraîne inéluctablement une rénovation spirituelle. Les curieux qui se rendent chaque dimanche à Saint Mary’s, la paroisse de Newman, y entendent l’Evangile. Mais la manière dont il est annoncé conduit l’auditeur au cœur de la Parole inspirée et la Parole inspirée au cœur de l’auditeur fait plus pour gagner des disciples au Mouvement que toutes les discussions et toutes les polémiques. La grande affaire pour le prédicateur est d’aider les auditeurs à voir la volonté de Dieu et à la suivre. Les Pères de l’Eglise comprenaient les Ecritures parce qu’ils vivaient familièrement avec les réalité dont parle la Bible. Newman, à leur suite, est saisi par la vérité chrétienne comme par la vérité vivante d’une histoire, d’un drame cosmique où Dieu est entré. Il parle en témoin totalement engagé de cette vérité qui ne cesse d’appeler.

Les premières années du mouvement d’Oxford ont peut-être été les plus heureuses de la vie de Newman. Après sa maladie de Sicile, il se sent bien, dans toute la vigueur de ses forces renouvelées. Sa réflexion se poursuit, de même que ses lectures sur l’Eglise primitive. Il se voit contraint d’abandonner les points sur lesquels était construite la Via Media. « Ma forteresse était l’antiquité,mais voici que, au milieu du V ème siècle, je trouvais, à ce qu’il me semblait, la chrétienté du XVI ème et du XIX ème siècle reflétée. Je voyais mon visage dans ce miroir et j’étais un monophysite. » Apologia
Pour la première fois, en cette fin d’été 1839, l’idée lui passe par l’esprit : « Ce pourrait être Rome qui est dans le vrai et nous dans l’erreur. » La vérité d’un christianisme dogmatique et sacramentel n’est pas en question, mais la possibilité pour l’église anglicane d’une communion effective, dans la foi, la vie sacramentelle, le gouvernement de chaque église locale avec l’Eglise universelle.

Le mouvement tractarien avait été, dès le début un mouvement foncièrement religieux. Les tracts diffusaient une religion qui prenait l’homme tout entier, qui donnait un sens religieux au monde, qui remplissait l’histoire. L’effort constant de Newman est de recatholiciser l’anglicanisme, il est alors persuadé de l’identité entre le christianisme intégral et la pure tradition catholique que les corruptions romaines ont dénaturé. Le tract 90 tente une nouvelle fois de consolider le « catholicisme anglican ». La riposte des protestants est très violente, les évêques anglicans le condamnent. Les tractariens jugent sage de laisser passer l’orage et de ne plus riposter. Newman est intérieurement déchiré. De 1841 à 1843, il se sent péniblement isolé. Même ses proches amis Keble et Pusey ne comprennent pas ce qui s’impose maintenant à son esprit : l’Eglise anglicane s’est fermée aux vérités de la foi, à la grâce des sacrements : « Nous n’étions pas comme si nous n’avions jamais été une Eglise. Nous étions Samarie. » Newman a définitivement cessé de croire que l’Eglise anglicane pouvait être l’Eglise ancienne ranimée. Ainsi s’élabore peu à peu sa seconde conversion.

Dans les deux années qui suivent, tout porte Newman à croire que Rome est la seule vraie Eglise où il faut qu’il entre s’il veut se conformer à la volonté de Dieu. Il jeûne, il prie plus longuement, cherchant la lumière non seulement avec toute son intelligence, mais avec toute son âme. Néanmoins, il attend, de peur de céder à un attrait irréfléchi. Il ne croit pas pouvoir prendre une telle décision autrement que dans un état de parfait détachement à l’égard de tout ce qui n’est pas la volonté divine. « Les grandes actions prennent du temps. »
Le 8 Octobre, dans sa retraite de Littlemore, John Henry Newman demande à un religieux Passioniste de passage de le recevoir dans l’Eglise catholique. Le lendemain, il assiste à la messe et reçoit la communion. L’Eglise d’Angleterre perd sans retour celui qui a fait plus que personne pour lui rendre la vie.
Désormais, il désire témoigner de la Vérité, mais sans aucune pression indiscrète, sans aucune impatience oublieuse de la Providence, seul moyen pour ceux qui ont vu la lumière, d’aider les autres à la voir.

Les premiers contacts avec les catholiques sont corrects, mais froids. A Rome, la rencontre espérée avec Pie IX est une déception, il ne peut exposer les projets qu’il porte en lui. Il se heurte à des préjugés tenaces sur ses œuvres, n’est pas écouté quand il veut s’expliquer. Pas un instant, devant une telle situation, il n’est tenté de douter de l’Eglise à laquelle il a adhéré, et pas davantage de se révolter. Il demande son admission à l’Oratoire et s’y prépare au sacerdoce. Arrivé à l’âge de la quarantaine, il sent monter en lui le désir de ‘s’installer’. Son journal relate avec beaucoup de finesse psychologique cette tentation de paresse, consécutive aux années si douloureuses qu’il vient de vivre, au cours desquelles il s’est vu rejeté, calomnié, persécuté jusque dans la retraite où il recherchait anxieusement la vérité qui semblait le fuir.
Quelques mois après son ordination, le 30 Mai 1847, il est envoyé fonder une maison de l’Oratoire à Birmingham. La communauté commence à s’organiser quand on lui adjoint un groupe que Frédérick William Faber a rassemblé autour de lui. Ce groupe de « giovanni » exubérants ne tarde pas à être pour Newman source de difficultés. « Ensuite, je revins d’Angleterre et, tout de suite, j’eus Faber auprès de moi, me tracassant, me mettant dans des situations ridicules, se servant de moi. »
A ces difficultés internes, s’ajoutent celles de l’Eglise catholique d’Angleterre. Le Saint Siège y rétablit une hiérarchie ordinaire, ce qui est considéré par les anglicans comme par les protestants comme une agression papale. Newman travaille à l’apaisement des esprits.
Il s’attache plus que jamais à ce qu’il pense être son œuvre propre : la formation. Développer intellectuellement et spirituellement les forces catholiques, notamment chez les laïcs, lui apparaît de plus en plus comme une urgence. Il ne peut donc que se réjouir de la proposition qui lui est faite d’aller fonder une Université catholique à Dublin. Pendant 5 ans, Newman se dépense sans compter pour cette œuvre dans laquelle il ne rencontre qu’incompréhension et contradiction. L’épiscopat irlandais avait conçu ce projet comme un moyen de boycotter efficacement une création du gouvernement britannique, un de ces « Queen’s Colleges » fondé par Sir Robert Peel, celui-là même qui défendait l’émancipation des catholiques. Or le synode des évêques défend aux catholiques d’envoyer leurs fils dans les collèges de Peel. Il faut donc leur proposer autre chose. La création de l’Université n’a donc qu’un objectif politique, alors que Newman s’épuise à vouloir en faire un lieu d’éducation. Il parvient à établir trois collèges à la manière d’Oxford où les étudiants vivent en communauté avec des universitaires chargés de leur formation intellectuelle et de leur éducation chrétienne. Il expose en même temps ce qu’est et doit être une université dans des articles qui ne passent pas inaperçus. La notion de culture, le problème de la relation entre vie chrétienne et vie intellectuelle y sont posés avec une originalité et une vigueur typiquement newmaniennes. L’ Université catholique doit former des laïcs capables de prendre leurs responsabilités dans l’Eglise comme dans l’Etat, et spécialement préparés pour affronter à armes égales l’intellectualité incroyante de l’époque. A cette fin, il veut réunir dans son corps professoral des esprits mûrs, capables de stimuler la recherche scientifique. Pour le Dr Cullen, évêque du lieu, l’idéal consiste à trouver des enseignants formant les laïcs à la docilité, les préservant de se poser des questions gênantes. Newman comprend que l’idée à laquelle il tient tant, la formation du laïcat, choque les prélats de l’époque. Après avoir essuyé un absolu refus à ses propositions, il ne lui reste qu’une solution, donner sa démission.

C’est aussi l’époque où il doit faire face à un procès retentissant où il est traîné pour diffamation par un certain Achilli, prêtre italien défroqué, épinglé par Wiseman, l’évêque du lieu, comme un imposteur. Newman doit se défendre, aller à Rome chercher les preuves que l’évêque a égarées, engloutir des sommes considérables pour payer les frais de voyage des témoins. Il n’est finalement condamné qu’à une amende, mais, aux yeux de l’opinion publique, si prévenue qu’elle soit, Newman est lavé de tout reproche. En revanche, parmi les catholiques du monde entier, une souscription en sa faveur a été ouverte. Elle permet, non seulement de rentrer dans les frais engagés, mais de financer la construction de l’Eglise universitaire de Dublin. Quand on ajoute les angoisses de ce procès et le lâchage de Wiseman aux avanies que lui vaut son dévouement à Dublin, on se dit que seul un saint peut dans de telles conditions, garder patience et demeurer paisible dans sa foi.

Revenu à l’Oratoire de Birmingham, Newman commence d’y préparer dans le recueillement une œuvre nouvelle sur les rapports entre la foi et la raison, quand Wiseman lui demande de s’atteler à une autre tâche : une traduction de la Bible en Anglais. L’affaire lui semble d’importance, et il entreprend de réunir les collaborations nécessaires pour la traduction désirée. Mais la traduction nouvelle pour laquelle on l’a de nouveau arraché à ses propres travaux va connaître le même sort que l’Université de Dublin. Les évêques, le Cardinal qui est à l’origine du projet ne donnent plus signe de vie. Un puissant libraire londonien qui a un stock considérable de bibles à écouler fait avorter la tentative.

Eclate alors une nouvelle affaire. Toujours soucieux de soutenir les initiatives des laïcs, Newman suit les travaux d’une revue historique, le Rambler. Il s’efforce de conseiller les directeurs successifs, pas toujours très judicieux dans le choix de leurs sujets, ce qui indispose les évêques. Ceux-ci demandent à Newman de prendre la direction de la revue, puis de s’en retirer, les derniers articles n’étant pas de leur goût. Dans le dernier numéro dont il doit assurer la responsabilité, Newman aborde la question : « Les fidèles peuvent-ils être consultés en matière de doctrine ? » Il ne se doutait pas du tolle qu’allait soulever cette modeste étude. Un autre article sur la formation des ecclésiastiques où des citations de Newman sont détournées de leur sens l’oblige à rectifier publiquement sa pensée. Il quitte alors définitivement la revue. A ce moment, où il sent le vide se creuser autour de lui, un dernier coup va l’atteindre profondément. En 1864, paraît l’article de Kingsley, qui va susciter, avec la réponse de l’Apologia, le chef-d’œuvre de la littérature religieuse de tous les temps. L’article laisse pressentir que Newman, déçu par l’Eglise va bientôt retourner à la Réforme. Un autre journal annonce même qu’il quitte l’Oratoire, comme un prélude à sa rentrée prochaine dans l’Eglise d’Angleterre. C’en est trop. Cette fois, il sent qu’il doit s’expliquer publiquement, quoique sa nature discrète y répugne. Il se met à l’œuvre avec acharnement et quelques mois plus tard paraît l’Apologie. Une nouvelle fois l’Angleterre entière est suspendue à ses paroles.

Retraçant toutes les périodes de sa vie, Newman s’attarde sur les dernières années où tant d’épreuves se sont abattues sur lui. « Oh ! Comme ma vie a été désolée et aride depuis que je suis devenu catholique. C’est là le contraste ; quand j’étais protestant, je trouvais ma religion aride, mais pas ma vie ; depuis que je suis catholique, c’est ma vie qui est aride, et non ma religion. » Il repasse avec tristesse toutes les marques d’incompréhension qui n’ont cessé de s’accumuler.
Toutefois, la publication de l’Apologia et l’accueil qui lui fut fait inaugurent un changement dans la situation de Newman. L’aurore semble poindre. Peu à peu se répare la méconnaissance dont il a été victime. L’Eglise découvre qu’elle avait peut-être en lui le plus génial de ses enfants, peut-être l’un de ses saints.
Les dernières pages du journal, écrites en 1874 et en 1876, sont pour déplorer l’inutilité de ce qu’il fait. Lucide, il sait bien que ce n’est pas sur lui qu’il se plaint, mais sur l’œuvre de Dieu contrariée en dépit de lui.

Le nouveau pape, Léon XIII, encourage le travail de la pensée catholique. En signe de cette orientation de son pontificat, il désire faire de Newman son premier cardinal. Manning, cardinal toujours à la tête de l’Eglise d’Angleterre, chargé de transmettre la réponse de l’intéressé le fait en sorte que Léon XIII croit à un refus. Il faudra entreprendre une série de démarches pour que la vérité parvienne au Saint Père. Newman note sur la dernière page de son cahier : « Ils ont fait de moi un cardinal ! »

De plus en plus silencieux et méditatif, il s’affaiblit lentement. Il entre dans la lumière qu’il a tant recherchée le 11 Août 1890.
« Ex umbris et imaginibus ad veritatem. » La devise est accomplie.

Marie-Bruno Dufossé

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