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Charisme apostolique

Le charisme apostolique d’Angèle Merici

Casa Sant Angela - Brescia

Le charisme apostolique d’Angèle Merici peut se déduire de deux témoignages : « Sa sœur aînée l’imitait dans ses prières, ses jeûnes et abstinences », selon la courte biographie de Nazari (NV 1). Il s’agit donc d’un don d’attirer au bien par l’exemple. Ensuite, « Elle prêchait à tous la foi au Dieu très haut, de telle manière que tous s’attachaient à elle » (Nassino). Angèle avait le don de la parole, une parole vivante et efficace.

Il est à remarquer que selon tous ses biographes l’efficacité apostolique d’Angèle est fondée sur la profondeur de sa vie de prière et l’intensité de son don personnel au Seigneur. A chaque étape, celles-ci seront le fondement de sa vie, pour s’épanouir en un amour réel et convaincant pour les personnes de son entourage.

Notons, cependant, que la notion actuelle d’apostolat, dans le sens d’activités au service du Royaume, n’était pas celle des contemporains d’Angèle. Lorsque Cozzano emploie le mot apostolique, il l’utilise dans le sens de vie conforme à celle des Apôtres, par l’imitation du Christ et l’annonce de la Bonne Nouvelle, tout en restant dans le monde. Lorsque Cozzano qualifie Angèle d’apôtre nouvelle, il évoque l’idée d’un apôtre renouvelant dans notre temps très corrompu la manière de vivre des Apôtres, qui se tenaient unis à Dieu au milieu des activités qu’ils accomplissaient pour son seul et pur amour (CF 5).

Nous envisagerons donc un itinéraire composé de trois étapes : en premier lieu, nous verrons le développent progressif du charisme apostolique d’Angèle dans le déroulement de sa vie ; ensuite, nous envisagerons les dons particuliers que Dieu lui a octroyés, en vue de l’apostolat qu’Il lui confiait. Enfin, nous étudierons son enseignement sur la vie apostolique.

I. Développement progressif du charisme apostolique.

1. Dans son enfance

Il est frappant de constater que dans la vie d’Angèle ses grandes grâces sont souvent suivies d’un don apostolique plus marqué. Ainsi, dès l’âge de 5 ou 6 ans, selon ses propres aveux à Antonio Romano, elle ressent un attrait puissant pour la prière, le renoncement, le retrait d’activités enfantines, pour trouver sa joie en Dieu. Agostino Gallo confirme ce témoignage : Je vous dirai – d’après ce que j’ai entendu plusieurs fois – qu’elle commença vers les cinq ou six ans à faire abstinence (grâce aux bons enseignements de son père), et à se tenir à l’écart des gens, afin de pouvoir s’adonner davantage à la prière et aux dévotions (Ga 9). Cette grâce, hors du commun, n’est pas unique dans l’histoire de l’Eglise. Nous la trouvons chez Marie de l’Incarnation, et plus près de notre époque, dans la vie de Sainte Thérèse de Lisieux.

Nazari, en écrivant le premier une biographie d’Angèle, note que sa sœur aînée l’imitait, étant la compagne de ses jeûnes et de ses abstinences (NV 1v). Comme nous connaissons par ailleurs les étourderies de la sœur aînée par les amendes que son père, Giovanni Merici, devait payer sur dénonciation du garde-champêtre, il faut croire que l’influence d’Angèle devait être bien forte pour attirer à ce point sa sœur dans ses pratiques de dévotion.

2. Première vision au Machetto

Nous nous rappelons qu’après la mort de sa sœur, Angèle, en proie à l’inquiétude sur son sort éternel, adressait des prières quotidiennes au Seigneur à ce sujet. Un jour, alors qu’elle travaillait aux champs, dans un lieu que la tradition locale place au Machetto, à 500 mètres environ des Grezze, Angèle fut réconfortée par une vision de sa sœur toute heureuse et triomphante. Le souvenir de cette grâce demeura dans l’esprit d’Angèle… Pensant continuellement à cette vision, elle s’appliquait avec une ardeur de plus en plus grande aux jeûnes, aux abstinences et aux prières (R 6v).
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La mort des parents d’Angèle s’ensuivit de peu. Elle dut donc quitter sa maison et fut adoptée par son oncle maternel, Biancoso de Bianchis, habitant Salò. L’exemple de cette jeune fille, courageuse et sereine dans son épreuve, impressionna son entourage. Agée d’une vingtaine d’années, elle rayonnait déjà, si bien quelle en attirait d’autres à une vie chrétienne plus engagée et qu’on se recommandait à ses prières. Selon le témoignage de Bellintani, Bien qu’elle fut encore jeune, grâce à son exemple et à ses saintes exhortations, elle éveilla en de nombreuses personnes l’esprit de sainteté, car, poursuit-il, Dieu lui avait donné une sainteté solide, sûre et tout à fait apte à faire du bien à autrui (BM ch. 91, f. 38v-39r).

3. Vision de l’ange des ténèbres et entrée dans le Tiers-Ordre

Il y eut ensuite la mystérieuse vision de l’ange des ténèbres. Angèle en fit la confidence à Agostino Gallo. Elle vit un ange d’une telle beauté que personne ne pourrait le croire ni l’imaginer. Dieu eut pitié de cette âme transparente et l’illumina de telle sorte qu’elle se prosterna aussitôt la face contre terre en disant : Va en enfer, ennemi de la croix, car je ne suis pas digne de voir un ange de Dieu (Ga 10v). L’incident révèle un authentique discernement spirituel. Des anges, elle en avait vu lors de la première vision, sans en être émue ni effrayée, mais apaisée. Elle sut donc discerner, par le trouble intérieur qui l’agitait, la présence du mauvais esprit.

Vraisemblablement c’est après cette expérience qu’Angèle fait un pas décisif d’appartenance au Christ. Elle demande son entrée dans le Tiers-Ordre de Saint François, suivant le Christ de plus près dans la pauvreté, la prière, la réception des Sacrements. D’après Bellintani, son exemple attire une jeune fille qui veut partager sa vie et qui l’accompagne à son retour à Desenzano : Celle-ci lui fut donnée pour le bien à toutes deux, mais elle (Angèle) fut rapidement abandonnée par sa compagne qui s’envola au ciel (BMS 11, 10v).

4. Vision de Brudazzo

Peu après le retour d’Angèle à Desenzano, elle reçut à nouveau un message du ciel. Pendant que ses compagnes se reposaient des travaux des champs, elle vit une procession d’anges et de jeunes filles s’avancer vers elle ; Lorsque la procession eut défilé, arriva une vierge, sa sœur, qui autrefois avait vécu une vie édifiante, et qui, quelque temps auparavant, était allée au Paradis. Sa sœur s’arrêta, ainsi que toute la procession ; elle lui prédit que Dieu voulait se servir d’elle et qu’elle fonderait une Compagnie de Vierges qui s’étendrait et d’autres choses semblables (Landini 12 v). Le récit nous est donné par Landini, sur le témoignage des premiers membres de la Compagnie qui l’avait entendu de la bouche d’Angèle elle-même. Il semble qu’elle ait volontiers parlé de cette intervention de Dieu dans sa vie, pour affirmer que l’œuvre n’était pas la sienne, mais celle de Dieu. Quant aux autres choses semblables, on peut regretter que Landini ne les ait pas davantage explicitées !

Cependant, Angèle allait garder le secret de cette vision pendant plus de 20 ans. Sa vie à Desenzano se déroulait humble, priante, austère, laborieuse. Elle rayonnait sur la population des alentours, dans l’attente que Dieu lui révèle ses desseins avec plus de précision. D’après Faino, elle témoignait déjà à cette époque des qualités d’amabilité et de douceur qui faisaient rechercher sa présence : Avec grande charité, elle avait contracté amitié non seulement avec les gens de son pays, mais avec tous ceux de la côte [du Lac de Garde], en raison de sa réputation de sainteté. Ainsi, tous rivalisèrent pour l’inviter chez eux… Elle allait chez les autres et traitait en toute confiance avec tout le monde. Elle cherchait toujours à orienter les âmes vers le ciel, ce qui faut sa fin principale (F 24). Faino ajoute même, et cela nous rassure sur le bon sens d’Angèle, qu’étant invitée chez autrui, elle se servait comme tout le monde et laissait de côté ses habitudes de jeûne et d’abstinence !

5. Premières années à Brescia

A la demande de ses Supérieurs franciscains, Angèle se rendit à Brescia pour une mission de consolation après de Caterina Patengola, qui avait souffert de la mort de son mari et de tous ses enfants pendant les années de guerre (1512-1516). Sa mission terminée, Angèle devait choisir entre retourner à Desenzano ou rester à Brescia. Selon Bellintani, elle choisit cette deuxième alternative pour mieux s’attacher au Christ seul, pour avoir plus de facilité d’assister à la Messe quotidienne, recevoir les Sacrements alimenter sa foi par des homélies et des lectures. Cette grâce de détachement de son milieu, de sa famille, de son travail habituel à la campagne, fut suivie, elle aussi, par une nouvelle ouverture apostolique.

Antonio Romano, qui l’hébergea pendant quatorze ans, révèle que la renommée de sa vie très pieuse se répandait dans la population, de sorte que de nombreuses personnes accouraient à elle, cherchant auprès d’elle conseils, consolation, l’appui de ses prières, ou une intervention en faveur de la paix sociale ou familiale. Ce rayonnement atteignait aussi bien les riches que les pauvres, les gens cultivés que les illettrés, les grands seigneurs que les petits ouvriers et artisans qui l’entouraient.

6. Pèlerinage à Jérusalem et à Rome

Angèle se rendit avec courage à Jérusalem, afin d’y vivre davantage les mystères du Christ, et cela dans l’inconfort, le dépaysement, l’insécurité, et une épreuve de santé inattendue : la quasi-cécité. Après des semaines de contemplation du Christ dans une prière intériorisée, plus que jamais Angèle eut le cœur fixé en Lui. Arrivée au Calvaire, elle reçut une grâce particulière d’union au Christ Rédempteur, si bien qu’elle se trouva comme investie d’une grâce de virginité, c’est-à-dire d’un amour total qui la soutiendra dans la fondation de la Compagnie.

Le navire de retour aboutissant à Venise après une traversée mouvementée (9 jours de tempête, menaces des corsaires musulmans), Angèle se reposa d’abord chez les moniales du Saint-Sépulcre, mais sa tranquillité fut de courte durée. Il ne fallut pas longtemps avant qu’elle ne fut connue dans l’entourage des Seigneurs et autorités de la ville. Ceux qui avaient échappé aux dangers de la mer et des pirates grâce aux prières de la mère-sœur Angèle (R 7v), étaient frappés par le rayonnement spirituel qui émanait d’elle. Elle fut visitée par un grand nombre de religieux, par des hommes et des dames de la noblesse et par d’autres personnes spirituelles, ajoute Romano (R 7v). Des nobles de la Seigneurie vinrent lui rendre visite pour l’écouter, pour l’interroger sur sa vie, sa sagesse et sa sainteté. Ils la trouvèrent comme on le leur avait dit, c’est-à-dire, brûlant d’amour pour le Seigneur. Ils prièrent Angèle de bien vouloir rester à Venise pour le bien général des Luoghi Pii de l’illustre Cité. (R 7v-8r).

La présence d’une telle femme de Dieu, qui aurait encouragé de son exemple et de ses paroles les malades, les orphelins, les pèlerins et ceux qui les assistent, aurait été d’un précieux appoint, d’autant plus que Clément VII avait accordé l’autorisation de trouver deux religieux et deux moniales pour exercer dans cet hôpital des œuvres de charité et autre activité opportune. Mais Angèle, consciente d’une autre mission reçue du Seigneur, déclina l’offre et reprit le soir même le voyage jusqu’à Brescia.

Peu de temps après, vraisemblablement pendant l’Année Jubilaire en 1525, elle entreprit un pèlerinage à Rome, où elle fut reçue par Clément VII, grâce à l’intervention de Pierro della Puglia, Camérier du Pape et compagnon de voyage d’Angèle en Terre Sainte. Recevant de Clément VII l’invitation de rester à Rome, dans les Luoghi Pii de la ville, elle prit congé, en s’excusant avec des paroles très humbles (R, 8). Bellintani ajoute qu’elle reçut de Sa Sainteté son autorisation et sa bénédiction (BM Ch. 97, f. 40).

Il semble qu’au retour de Rome, une nouvelle étape s’ouvrit pour Angèle. L’inspiration venue de Dieu s’était affermie par une prière prolongée dans les Lieux Saints et aux tombeaux des premiers martyrs. Un don de joie spirituelle lui procurait de nouvelles forces, car elle était toute jubilante d’avoir pu vénérer les saintes reliques, constate Nazari (NV 3). Elle se mit alors à préparer les vierges à ce saint Institut par son exemple et par son enseignement, ajoute Bellintani (BM ch. 97, f. 40).

Au retour de ces deux pèlerinages, Angèle manifeste, en plus du don de la joie, un épanouissement de dons apostoliques particuliers, qui l’aideront à préparer la fondation de la Compagnie.

II Epanouissement du charisme apostolique

Peu après son retour de Rome, Angèle fut invitée à rencontrer Francesco Sforza, Duc de Milan. L’aisance avec laquelle elle réussit à le pacifier et à l’encourager dans sa foi, malgré les épreuves politiques qui étaient les siennes, le détermina à lui demander de bien vouloir l’accepter comme son fils, lui et ses sujets (R 8). Voilà Angèle investie d’une mission de maternité spirituelle envers un chef d’état. L’entrevue ne fut pas sans importance, car peu à peu Angèle se voit approchée par des membres de l’aristocratie bresciane. Des femmes de la haute société se tournent vers Angèle pour recevoir d’elle consolation, conseils et encouragements. Plusieurs d’entre elles, des veuves, furent choisies dans la suite comme « Gouvernantes » de la Compagnie, mettant leur expérience et leur compétence au service de l’institut naissant. La sympathie qui rayonnait d’Angèle, son aisance pour accueillir toutes les couches de la société, son discernement des besoins spirituels de ses interlocuteurs lui valurent des visites de plus en plus nombreuses.

D’un tout autre ordre fut son premier pèlerinage à Varallo, la " Montagne Sainte ", où se construisaient, en souvenir de la Terre Sainte, des chapelles honorant les différents mystères du Christ. Angèle souhait voir de ses yeux, maintenant guéris, la reconstitution des Lieux Saints qui s’y trouvaient. Surtout, d’après Faino, elle entreprit ce pèlerinage pour implorer de Dieu la paix pour son pays. Désirant apaiser la colère de Dieu et réconcilier les Princes chrétiens, elle résolut d’y aller en habit de pèlerin… Elle prit donc son bâton,… accompagnée d’Antonio Romano … et d’autres personnes qui craignaient Dieu… Arrivée en ce lieu saint, elle répandit tant de larmes… elle s’imposa des pénitences si sévères et intensifia tellement ses prières qu’avant de revenir à Crémone, elle conçut une grande confiance en Dieu pour obtenir la paix parmi les Princes catholiques (F 37-38). De fait, la « Paix des Dames », conclue le 3 août 1529 à Cambrai, mit fin à l’hostilité entre François Ier et Charles Quint, qui tous deux, se disputaient le sol d’Italie avec Venise et la papauté.

Cette prière pour la paix est à situer au sein de toute une activité d’Angèle comme artisan de paix. Ses dons de pacificatrice eurent un grand retentissement, surtout après qu’elle réussit à dissuader Filipo Sala et Francesco Martinengo, à se battre en duel. Même l’intervention du Duc d’Urbino, des Recteurs et des nobles de la ville (fut inutile). Mais la mère-sœur Angèle… avec quelques paroles seulement réussit à les pacifier d’une manière telle qu’ils se retirèrent tous les deux avec satisfaction (R 7). Gallo, témoigne, en outre, qu’elle avait un talent particulier pour mettre la paix entre mari et femme, entre fils et pères, entre frères… et entre beaucoup d’autres personnes selon différents degrés de parenté (Ga 9v). On aurait souhaité que Gallo nous en donne quelques exemples !

Réfugiée à Crémone, Angèle s’est vue de nouveau sollicitée par de nombreuses personnes. Gallo constate que le temps que la dite Mère demeura chez nous, elle recevait chaque jour des visites du matin au soir, non seulement de la part de beaucoup de religieux et de personnes très spirituelles, mais aussi de dames et de gentilshommes, et de beaucoup d’autres personnes de Crémone et de Milan, car il y avait bien des gens qui avaient suivi leur Duc, qui s’y trouvait alors… Chacun s’étonnait de la grande sagesse qui était en elle, car on voyait qu’elle en amenait beaucoup à changer de vie ; et même, j’en ai connu un très grand nombre, qui sont décédés ; quelques-uns sont encore vivants, aussi bien à Milan qu’à Crémone (Ga 9). Ce témoignage a toute son importance, car il met en relief le don d’Angèle de toucher les cœurs et de les ouvrir à Dieu. De plus, Gallo laisse sous-entendre que les conversions opérées par Angèle portaient un fruit durable, car une quarantaine d’années après les événements, il affirme encore la réalité de ces changements de vie.

Gallo insiste en outre sur l’efficacité de la parole d’Angèle pour conseiller, consoler, discerner. Tout au long des nombreuses années qu’elle vécut, cette révérende Mère fut toujours d’une grande aide à beaucoup de personnes ; en effet, on prenait conseil d’elle pour changer de vie, ou pour supporter les tribulations, ou pour faire testament, ou pour prendre femme, ou pour marier filles et fils… elle conseillait et consolait chacun autant qu’elle le pouvait (Ga 9v).

Cependant, son don le plus éminent fut celui d’expliquer l’Ecriture et celui d’évangéliser, dons d’autant plus précieux que l’ambiance religieuse de Brescia était fortement teintée par le luthéranisme. Là encore, Gallo nous livre un témoignage de première main : J’ai vu très souvent de nombreux religieux, spécialement des prédicateurs et des théologiens, aller la trouver pour lui demander des éclaircissements sur bien des passages de Psaumes, des Prophètes, de l’Apocalypse et de tout l’Ancien Testament, ainsi que du Nouveau, et pour entendre de sa bouche des exposés tels qu’ils en demeuraient stupéfaits (Ga 10r-v). Et le diplomate Chizzola d’ajouter : Il me semblait aussi extraordinaire que… sans avoir étudié la Sainte Ecriture, elle faisait des sermons si beaux, si savants et si spirituels, qui parfois duraient une heure (Ch 8v). Ses connaissances, Angèle les tenait de ses lectures abondantes, car elle y consacrait tout son temps libre : Elle lisait une quantité de livres spirituels… lorsqu’il n’y avait personne qui ne l’occupât en quelque bonne œuvre (Ga 120v). Surtout, une prière prolongée lui avait fait approfondir à la lumière de la foi les connaissances acquises par ses lectures.

La foi d’Angèle était notoire, foi qu’elle partageait avec ses interlocuteurs. Elle fut dotée d’une foi si grande que si celle-ci fût perdue, on l’aurait retrouvée en elle, affirme Landini (La 13). Non seulement elle en vivait intensément, mais elle avait reçu de Dieu le don de la présenter aux autres dans une doctrine sûre et sincère, fruit de son expérience spirituelle (BM, ch. 100, f. 40v). Le chroniqueur Nassino note au lendemain de la mort d’Angèle, Cette mère-sœur Angèle prêchait à tous la foi au Dieu très haut, si bien que tous s’attachaient à elle (Na 574).

Il semble donc que le charisme apostolique le plus évident que le Seigneur ait accordé à Angèle fut celui de la parole. De nombreux témoignages le confirment : Cozzano, son fidèle secrétaire, a pu écrire : Ses paroles étaient ardentes, puissantes et douces ; elles étaient prononcées avec une grâce tellement vigoureuse que chacun devait admettre, « Dieu est ici ! » (CD 975). Nazari affirme, de même, quant à sa doctrine, il semblait qu’elle eût quelque chose de divin (NV 4v). Bellintani, de son côté, insiste sur ses dons d’animation spirituelle : A tous elle enseignait le vrai chemin pour avancer dans la vie spirituelle. Rien d’étonnant si les gens, même les plus grands personnages, se soient fait un honneur de la visiter et d’écouter ses paroles angéliques… (BQ ch. 100, f. 40v ; BM ch. 100, f. 41).

A sa mort, le souvenir de son charisme de la parole était si évident, que l’épitaphe gravée au-dessus de sa tombe portait l’inscription, Vierge par tes actes, maîtresse par ta parole… tu fus jadis, Angèle maîtresse de vie et de mœurs. Vous qui m’avez connue, vivez de mon exemple. Faites comme je vous ai enseigné, et comme je vous enseigne encore dans ma mort. (NV 5v).

Plus de 450 ans après la mort d’Angèle, son enseignement a été conservé comme un héritage précieux dans ses Ecrits. Comment Angèle envisageait-elle la vie apostolique ? Quels conseils a-t-elle donné à ses filles ? Ce sera l’objet de notre troisième et dernière partie.


III. Enseignement d’Angèle sur la vie apostolique

Angèle n’a prescrit à la Compagnie aucune œuvre apostolique précise. Pourtant, ses Ecrits laissent transparaître un esprit apostolique intense, esprit qu’elle cherche à communiquer à ses filles.

Dans le chapitre de la Règle consacré à la prière, cet esprit est manifeste. Son grand amour pour Jésus-Christ lui fait embrasser dans sa prière tous ceux pour qui Il a offert sa vie : Daigne pardonner les péchés de mon père et de ma mère, et ceux de mes parents et amis, et ceux du monde entier. Je t’en prie par ta Passion très sacrée, et par ton Sang précieux répandu pour notre amour (R 5, 24-25). Plus loin, elle manifeste sa souffrance face à l’ignorance ou à la négligence de tant d’hommes et de femmes qui ne Le connaissent pas : Seigneur, prenant la place de ces pauvres créatures qui ne te connaissent pas, et ne se préoccupent pas de participer à ta Passion très sacrée, mon cœur se brise, et volontiers, si je le pouvais, je répandrais mon propre sang pour ouvrir les yeux aveugles de leur esprit. (R 5, 31-34). La prière d’Angèle inclut donc une dimension universelle. N’oublions pas qu’elle est contemporaine des grandes découvertes du nouveau monde et des efforts missionnaires qui s’y déploient auprès de peuples inconnus qui n’ont jamais été évangélisés. Elle entre dans la perspective de donner sa vie pour eux, comme tant de Franciscains et de Jésuites qui ont effectivement connu la mort au cours de leurs efforts de porter la Parole à ceux qui ne connaissent pas encore le Christ. Quant à ses contemporains, proches d’elle, ceux qui ne se préoccupent pas d’entrer dans les voies du Salut, Angèle les englobe tout autant dans sa prière.

Chaque période dans l’histoire de l’Eglise met en relief l’un ou l’autre aspect de la vie chrétienne. Angèle appartient à une époque où le jeûne est considéré comme une œuvre primordiale pour toute personne attirée par une vie fervente et engagée. Nous nous rappelons que Clément VII, qui disait sa Messe en semaine environ deux fois par mois, jeûnait cependant tous les jours ! Il n’est donc pas étonnant qu’Angèle propose un programme de jeûne particulièrement exigeant, sans l’imposer toutefois. A ce jeûne elle donne une portée apostolique certaine : Qu’on jeûne les quarante jours qui suivent l’Épiphanie, pour dompter les sens, les appétits et la sensualité qui, à ce moment-là surtout, semblent dominer dans le monde, et aussi pour implorer, devant le trône du Dieu Très-Haut, miséricorde pour tant d’actions dissolues qui, en ces temps-là, sont commises par des chrétiens, comme cela est plus que visible à tous. (R 4, 10-11). Le but de cette longue période de jeûne et donc de faire contre poids aux excès commis par les chrétiens, à leur sensualité et actions dissolues, surtout dans la période qui prépare les fêtes du Carnaval.

Le jeûne des trois jours de Rogations qui précèdent l’Ascension a pour fin d’implorer le secours divin pour le peuple chrétien. Il s’agit donc de prier pour toute l’Eglise, afin que Dieu lui vienne en aide. Enfin, pendant la neuvaine qui précède la fête de la Pentecôte, Angèle propose de jeûner chaque jour, et qu’en même temps on se tienne en prière, avec toute la force d’esprit possible… en implorant cette grande promesse (de l’envoi de l’Esprit Saint) faite par Jésus Christ à ses élus, bien disposés (à la recevoir). (R 4, 13, 14-16). Notons la progression : d’abord les pécheurs, ensuite le peuple chrétien, et enfin les chrétiens fervents ; tous, dans le contexte de la communion des saints, ont besoin d’être fortifiés et secourus dans leur cheminement vers Dieu.

Si Angèle ne prescrit pas d’apostolat spécifique, elle engage fortement les membres de la Compagnie à témoigner dans leur milieu de vie. Il s’agit là d’une forme d’apostolat particulièrement efficace, qui englobe toutes les paroles et tous les actes : Qu’elle soit joyeuse et toujours pleine de charité, et de foi, et d’espérance en Dieu. Que sa façon d’être avec le prochain soit raisonnable et mesurée, et donc que chacune de vos actions et paroles soit honnête et bien réglée,…sans faire ni acte ni geste qui soit indigne en particulier de celles qui portent le nom de servantes de Jésus-Christ. Mais que toutes nos paroles, nos actions et nos comportements soient toujours un enseignement et un motif d’édification pour qui aura affaire avec nous. (R 9, 11-12, 20-21).

Le Cinquième Avis, adressé aux Supérieures locales, est particulièrement riche en exhortations visant le témoignage de vie :

Rappelez-leur de bien se comporter dans les maisons, avec bon sens, avec prudence et modestie, et d’être en toutes choses réservées et sobres. En écoutant, qu’elles ne se plaisent à entendre que des choses convenables et permises et nécessaires. En parlant, qu’elles ne disent que des paroles sages et mesurées, ni âpres ni dures, mais aimables, portant à la concorde et à la charité. Dites-leur que, où qu’elles se trouvent, elles donnent le bon exemple. Et qu’elles cherchent à mettre la paix et la concorde où elles seront. Par-dessus tout qu’elles soient humbles et affables. Et que tout leur comportement, leurs actions et leurs paroles, soient animés de charité, et qu’elles supportent toutes choses avec patience.
(Av 5, 6-7, 11-13, 17-18)

Angèle, cependant, propose deux conseils d’ordre apostolique, sans en faire une œuvre d’institut : celui d’un apostolat vocationnel et celui de l’aumône :

L’argent que vous aurez, dépensez-le pour le bien et le développement de la Compagnie… décidez vous-mêmes, seulement entre vous, selon que la charité et l’Esprit Saint vous éclaireront et vous inspireront, dirigeant tout pour le bien et le profit spirituel de vos chères enfants, autant pour inviter et pousser à un plus grand amour et à l’obligation de bien faire celles qui sont déjà là, que pour en attirer encore d’autres. (9e Legs, 4, 6-10)

Quant à l’aumône, Angèle affirme que tel est le vrai but, agréable à Dieu, de l’aumône et de l’amabilité, détourner par ce moyen la créature du mal et du vice, et la porter au bien et aux bonnes mœurs, ou au moins à un plus grand progrès spirituel. (9e Legs, 11-13).

Conclusion

Au terme de ce parcours, nous constatons que le charisme apostolique d’Angèle fut bien celui du témoignage de vie, secondé par la parole, une parole qui éclaire, qui touche les cœurs, qui transforme la vie, en un mot, une parole qui rapproche de Dieu et qui aide à discerner sa Volonté. Cette parole est livrée dans un contexte non-structuré, au gré des rencontres, des contacts, des accueils. A une époque où la catéchèse organisée et l’enseignement formel des filles n’existaient pas encore, Angèle a essayé de combler un besoin immense de Dieu. Elle a aussi transmis à ses filles son propre charisme apostolique : par leurs actes et par les paroles, elles sont invitées à répondre aux besoins spirituels fondamentaux de leur temps.

Sœur Marie Seynaeve
Ursuline de l’Union Romaine
Conférence donnée à la Probation anglophone

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