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A la lumière de l’histoire

Lire les Ecrits de Sainte Angèle Merici à la lumière de l’Histoire,
celle d’hier et celle d’aujourd’hui.

Ma conversion à Sainte Angèle Merici a commencé lorsque j’avais 50 ans. J’étais à Rome, et Mère Judith, alors Prieure Générale, m’avait demandé de commencer des recherches historiques sur Sainte Angèle avec Sœur Luciana Mariani. Jusque là, ses Ecrits ne me disaient rien. Je les trouvais trop vieux, trop négatifs, pas adaptés à notre temps. Et je priais Sainte Angèle en lui disant, « Je suis une mauvaise fille pour vous. Je ne vous connais pas. Je n’ai pas de dévotion pour vous. Vos Ecrits ne m’intéressent pas. Alors, si vous voulez que je vous connaisse, faites quelque chose pour moi. Et, lorsqu’ont commencé les recherches, elle a enfin répondu à ma prière et j’ai fini par trouvé ses expressions, d’abord jugées surannées, pleines de sens et de richesse spirituelle.

Les Ecrits d’Angèle datent du 16e siècle. Ils portent donc la marque de son époque. Mais en même temps, Angèle écrivait non seulement pour le présent, mais pour l’avenir de son Institut. Ses paroles orientées vers le futur sont donc précieuses pour nous, spécialement à la veille de notre Chapitre Général 2007.

I. L’Histoire du passé

Nous commencerons par examiner combien les Ecrits d’Angèle reflètent son époque et la mentalité de son temps. Angèle est profondément enracinée dans la culture de Brescia. Il est frappant de constater à quel point celle-ci transparaît dans sa pensée, alors qu’elle cherche à livrer un message avant tout spirituel. Nous trouvons dans ses Ecrits des traces de la vie rurale, sociale, politique, militaire et économique et de la spiritualité de son époque.

Vie rurale
Etant fille de la campagne, nous ne nous étonnons pas de trouver en elle un amour de la terre et de la nature. Ce n’est pas par hasard que Saint François a été proclamé patron de l’écologie, il y a une vingtaine d’années, dans la paroisse Sainte Angèle Merici, à Rome. Quand Angèle parle de son admiration pour le Fils de Dieu, elle dit qu’Il est encore au-dessus des beautés naturelles, des sables de la mer, des gouttes d’eau des pluies, de la multitude des étoiles (R 5, 26).
Elle se souvient des routes épineuses et rocailleuses qu’elle a dû débroussailler pour en faire des routes fleuries (R Prol 27). La petite bergère de jadis sait ce qu’il en coûte de garder les troupeaux. Elle sait qu’il faut défendre et protéger les brebis contre les loups et les voleurs (Av 7,1). Elle, qui a passé tant de journées dans les travaux des champs, n’a pas dû ménager ses efforts pour extirper les mauvaises herbes, qu’elle compare aux opinions erronées. Il arrive souvent, dit-elle, que soient plantées dans l’esprit des semences mauvaises, qu’il est ensuite très difficile de déplanter (Av 7,16). Mais il y a aussi la bonne plante, mise en bonne terre, qui a des garanties de longévité, si on la soigne. C’est pourquoi, Jésus-Christ n’abandonnera jamais ce qu’Il a planté, tant que le monde durera (Dern Legs 7).

Vie sociale
Angèle connaît la situation de la femme, obligée de choisir la vire religieuse ou le mariage sur la décision des parents. C’est pourquoi, elle insiste sur son entrée libre dans la Compagnie, de sa propre volonté et qu’elle ne se soit promise ni à des monastères ni à des hommes de ce monde (R 1, 4-5). Elle sait aussi que les jeunes doivent s’engager très tôt dans un état de vie ; c’est pourquoi elle demande que les aspirantes aient au moins l’âge de douze ans, et même qu’on en accepte de plus jeunes … pour être formées à la réalité de ce genre de vie (R 1, 8-9).
Une fois à Brescia, Angèle est immergée dans la vie concrète de ses contemporains. Ses allusions nous plongent dans les loisirs du 16e siècle. Elle sait que ses contemporains sont friands de bals, de tournois, de noces tapageuses (R, 3,3) et de l’exubérance effrénée du Carnaval (R4, 10).. Elle n’est pas sans ignorer tout un monde de galanteries, fait de communications secrètes (R 3,2) et de rendez-vous, parfois à l’ombre d’un pilier d’église.
Elle mentionne la mode féminine de l’époque, faite de fichus transparents (R 2,2), de volants, de passementeries (R 2,4), de velours de couleurs chaleureuses et de broderies d’or et d’argent (R 2 :4,6).
Elle connaît la propension des femmes de Brescia à bavarder en s’attardant aux jolis balcons de fer ouvragé, et sur le seuil des portes et dans les rues (R 3,5).
La plupart des jeunes qui entourent Angèle sont issues de milieux modestes, de familles d’artisans ou d’ouvriers ; elles connaissent le dur métier de servantes ou de demoiselle de compagnie auprès des familles patriciennes. Elles portent des livrées, qui les honorent. Mais qu’est cet honneur en comparaison de celui de servir Jésus-Christ et de porter le nom de servante de Jésus-Christ ? (R, 9,20).
Angèle sait aussi que ces jeunes sont souvent victimes d’injustices sociales et économiques. Elle inscrit dans sa Règle la procédure à suivre si on retient leur salaire ou si on ne leur attribue pas leur héritage (R 11,15-19.)
Elle connaît l’importance, pour une famille patricienne, d’organiser un « beau mariage ». Afin de stimuler les Matrones, ou veuves de la noblesse, de veiller aux intérêts matériels et moraux de la Compagnie, Angèle évoque la préparation affairée de noces retentissantes : « On voit en effet les mères selon la nature mettre beaucoup de soin et de peine pour parer, orner, embellir leurs filles de tant de manières, afin qu’elles puissent plaire à leur époux de la terre, et plus ceux-ci sont nobles et importants, plus elles s’efforcent, avec toute la diligence possible, de les rendre de plus en plus attrayantes… Combien plus devez-vous le faire vis-à-vis de ces filles du ciel… qui sont épouses, non pas d’hommes de ce monde… mais de l’immortel Fils du Dieu éternel (4e Legs 7-13).

Vie politique et militaire
Angèle ne se limite pas aux allusions à la vie féminine. Au plan politique elle est consciente de l’importance d’obéir aux lois et aux décrets des seigneurs et autres autorités de l’État. N’a- t-elle pas vu son père astreint à payer des amendes parce que ses enfants avaient enfreint les lois ? De son temps, les seigneurs étaient les représentants de la République de Venise, avec qui les Brescians vivaient une allégeance politique et militaire.
Cette vie militaire est proche de ses contemporains. En effet, les mouvements de troupe étaient fréquents. Les mercenaires engagés par Venise sur le territoire brescian étaient nombreux. Angèle appelle sa fondation une Compagnie. A une époque où les soldats promettaient fidélité à leur capitaine, le terme de Compagnie évoque ceux qui se sont engagés volontairement sous un chef qu’ils suivent et auxquels ils se dévouent. Angèle fait aussi allusion à la défense militaire de Brescia, à la forteresse et la tour inexpugnable (Dern Av 15) qui dominaient fièrement la cité. Elle appelle ses supérieures locales des colonelles, allusion à une ancienne répartition des quartiers de la ville sous un chef militaire, le colonello.

Vie économique
Certaines recommandations que l’on trouve dans les Ecrits d’Angèle Merici portent sur l’utilisation de l’argent et des cadeaux. Combien de fois n’a-t-elle pas vu les familles patriciennes se servir de leurs biens pour obtenir un avantage ou exercer une influence ! Elle propose d’utiliser l’argent de la Compagnie pour faciliter chez autrui la pratique du bien, en dirigeant tout pour le bien et le profit spirituel de vos chères enfants (9e Legs 8), pour inciter et pousser à un plus grand amour et à l’obligation de bien faire (9e Legs 9). Car, dit-elle, tel est le vrai but, agréable à Dieu, de l’aumône et de l’amabilité, détourner par ce moyen la créature du mal et du vice, et la porter au bien et aux bonnes mœurs, ou au moins à un plus grand progrès spirituel. Parce que, de cette façon, on gagne et on oblige en quelque sorte les personnes et on les force à faire ce qu’on veut (9e Legs, 1&-14). Angèle reprend ainsi dans un contexte positif les habitudes de son temps, parfois entachée d’intérêts peu avouables et de corruption.

Vie Spirituelle
Certains accents spirituels mettent en évidence la spiritualité courante à l’époque d’Angèle : l’importance accordée au jeûne, à la gloire et à l’honneur, les efforts pour s’opposer aux Réformateurs protestants, ou à la décadence morale de l’époque.
Les jours fréquents de jeûne détaillés par Angèle répondent, non seulement à son attrait et à sa pratique personnelle, mais aussi au climat spirituel de l’époque. Une vie pieuse était inconcevable sans une observation importante du jeûne. Citons en exemple le Pape Clément VII, celui-là même qu’Angèle a rencontré à Rome. Clément VII était moralement un bon Pape de la Renaissance. Cependant, il célébrait sa messe en semaine environ deux fois par mois, mais il jeûnait tous les jours, signe d’une vie chrétienne fervente.
Les mentions faites par Angèle, de reines (R Pr 17 ; Av 5,33), de couronnes (Av 5, 25 ; R 11,36 ; 3e Legs 12), de gloire et d’honneur (une quinzaine de fois !) ; de seigneurs (R 8, 13 ; Av 5,33), le titre qu’elle donne à Dieu de divine Majesté (R Pr 4 ; R 5, 17,27,42 ; Av Pr 18 ; Av 8,3), et même de Roi des rois et Seigneur des Seigneurs (4e Legs 14) - tout ce vocabulaire est tiré des habitudes courantes dans les milieux princiers de son temps. Ce qui est remarquable, c’est qu’Angèle utilise souvent ces mots pour désigner ses filles, qui, la plupart, sont de très humble origine. Elle transpose donc au plan spirituel des usages mondains de son époque.

Dans la ville de Brescia, la plus luthérienne de toutes les villes d’Italie, selon Clément VII lui-même, l’influence des réformateurs était importante. Angèle y consacre une grande partie du chapitre 7 des Avis.Elle mentionne leurs nouveautés étrangères à l’usage commun de l’Eglise (v.24), leurs semences mauvaises, qu’il est ensuite très difficile de déplanter (v.16) et qui sont propagées par un prédicateur ou une autre personne (v.12),un confesseur ou un autre religieux (v. 6), le poison de quelque opinion hérétique en ces temps pestiférés (10e Legs 4).

Angèle réagit aussi à l’égard du discrédit dans lesquels sont tombés les Sacrements et la Sainte Messe. C’est pourquoi, elle insiste sur la Messe chaque jour (R 6,1) et sur la confession fréquente (R 7,1) et revient dans plusieurs versets sur la nécessité d’un aveu oral de ses péchés (R 7 : 2, 4-6).

En raison du climat délétère de la Renaissance païenne, Angèle met en garde contre les rapports avec des femmes de mauvaise vie (R 3,1), ou des femmes oisives auxquelles il déplaît de vivre chastement (Av 7,4) ), de familiarité spirituelle avec des hommes (Av 7, 3), des messages secrets (R 3, 2) des gens mondains ou des faux religieux (Av7, 1).

Cozzano écrit vers le milieu du 16eme siècle que Dieu a suscité Angèle et sa fondation dans le monde le plus corrompu qui ait jamais existé et existera jamais à l’avenir. Voilà un langage que nous entendons aujourd’hui ! Comment Angèle réagit-elle dans ce monde le plus corrompu qui ait jamais existé ?
Non seulement son don de discernement lui fait entrevoir les faiblesses et les tares de son monde, comme nous venons de le voir, mais elle sait en reconnaître les valeurs positives et en tirer parti.

Un esprit humaniste se déploie et se propage, grâce au développement de l’imprimerie. Angèle, qui n’a jamais été à l’école, est avide de lectures. Tout son temps libre y passe, nous dit Gallo. Ce qui l’intéresse surtout ce sont les commentaires de l’Ecriture Sainte, des Pères de l’Eglise, la vie des Saints. Ses Ecrits sont un tissu de citations tirées de ce trésor, de phrases qu’elle a ruminées dans la prière et assimilées. Elle se fait ainsi une vaste synthèse personnelle dans le domaine de la foi et de l’Ecriture Sainte, si bien qu’elle est consultée, qu’on l’interroge, qu’elle arrive à faire des exposés savants et spirituels qui durent parfois une heure. Elle maîtrise même le latin, au grand étonnement de ses contemporains ; nous avons pu le constater en parcourant les nombreuses citations de la Vulgate dans ses Ecrits.

L’esprit de la contre-Réforme, qui allait mener en 1542 à la convocation du Concile de Trente, travaillait déjà les plus fervents. Angèle en fait partie. Elle se montre très claire par rapport au contenu de la foi. Il est à remarquer que dans ses écrits nous trouvons d’une manière ou d’une autre presque tous les articles du Credo. Elle invoque la bienheureuse et indivisible Trinité (R Prol 1), Dieu, Père est Créateur (R 10,4), Providence (R 10,13), infiniment bon (R Pro l 25). Il sait ce dont nous avons besoin (R 10,15). Il nous donne toutes les grâces de la vie spirituelle (R 5,4). Il nous attend à la fin des temps pour nous juger (Av 2,10), mais surtout pour nous récompenser (Av Prol 5) par une éternité de joie.
Quant à sa foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu (R Prol 7), Angèle évoque pratiquement tous les mystères de sa vie terrestre, à l’exception de l’Incarnation et de la Nativité : Elle parle de l’Épiphanie (R 4, 10), des 33 années passées en ce monde par amour pour nous (R 5, 12), du jeûne qui précède sa vie publique (R 4 3-4), de son amour de la volonté du Père, (R 8,3), de sa venue pour servir et non pour être servi (Av 1,7) de son obéissance jusqu’à la mort (Av 1,6), de sa Passion (R 5,25), de sa Résurrection (Av 5, 44), de son Ascension (R 4,13), de l’envoi de l’Esprit-Saint (R 4,15), de sa présence la droite du Père, au plus haut des cieux (Av 5,44), et de sa présence indéfectible, au milieu de nous (Dern L 5).
Nous trouvons dans les écrits d’Angèle la mention des anges (R Prol 28 ; Dern Av 7), de la Sainte Vierge (Av Prol 20 ; 5 24), des Apôtres (Dern Av 5), en particulier de Pierre (R 7,3) et de Paul, « l’Apôtre » (Av 5 44), et de tous les saints (Dern Av 6). Comme Jésus dans l’Evangile, Angèle affirme l’existence du diable tentateur (R Prol 21 ; Av 5 18).
Elle préconise l’obéissance aux commandements de Dieu et de l’Eglise (R 8 7-8 ; Av 3 10). Elle mentionne les Sacrements : le Baptême (R 5 23), la sainte Messe, la confession. Son exhortation à la Communion, rare à son époque où les plus fervents communiaient quatre fois l’an, précise une communion mensuelle toutes ensemble, ainsi qu’aux jours de fête, dans les paroisses. (R 7 13-14)
La foi d’Angèle en l’Eglise n’est pas à démontrer, car elle est convaincue que ses voies et usages ont été établis et confirmés par tant de Saints sous l’inspiration du Saint Esprit (Av 7 22). Elle demande de prier pour l’Eglise, sachant que c’est Dieu qui la dirige, et qu’Il la réformera comme il Lui plaît (Av 7 24). Elle est attachée à sa liturgie, mentionnant les différents temps de l’Année : Avent, Carême, Pâques, Pentecôte, ainsi que les « Quatre-temps » et les « Rogations » (R 4, 8-17). Toutes les Heures de l’Office de la Sainte Vierge sont explicitement nommées (R 5 12-14) ; elle demande de réciter l’Office des Morts (R 11 33) pour les sœurs défuntes.
Elle mentionne volontiers les fins dernières : jugement dernier (Av 2 10 ;4 6), purgatoire (R 11 35), enfer (R 5 21 ;8 2), et, surtout, vie éternelle, cette dernière étant l’objet de nombreuses mentions pour- stimuler la foi et l’ardeur de ses filles (R Prol 12 ; Av 5 1,3,24-26 ; 29-30).
Ainsi, les Ecrits d’Angèle nous la montrent solidement intégrée dans la culture humaine et religieuse de son époque. Cependant, il y a davantage. Angèle fait preuve d’un esprit singulièrement proche du nôtre au 21e siècle. Nous allons, donc, dans une deuxième partie, voir comment on y trouve déjà en germe l’histoire d’aujourd’hui.

Signalons d’abord la conscience très actuelle qu’a Angèle de la valeur de chaque personne humaine, ensuite sa conception de gouvernement, faite de dialogue et de participation, et enfin don dynamisme créatif.

II. L’Histoire d’aujourd’hui

1. Le sens de la personne
Ce n’est pas sans raison que les Ecrits d’Angèle ont inspiré l’éducation des Ursulines jusqu’à nos jours. Elle fait preuve d’un immense respect pour la personne humaine. La liberté de choix, en entrant dans la Compagnie, doit être garantie par le consentement des parents (R 1, 6) et par un contact direct avec les gouvernantes et les gouverneurs, afin qu’ils n’aient aucun motif légitime s’ils voulaient l’empêcher d’entrer dans cette sainte obéissance (R 1,7). Chacune est invitée à fixer le temps de prière, selon que l’Esprit et la conscience le leur dicteront (R 6, 7), à se confesser en toute sincérité et vérité de conscience (R 7,9). Lorsqu’il s’agit d’obéissance, qui touche tellement le fonds de la personnalité, elle demande, que chacune veuille bien obéir (R 8, 7) aux diverses instances qu’elle précise, et cela à condition qu’on ne vous commande rien qui soit contraire à l’honneur de Dieu et à notre propre honnêteté (R 8, 1). Angèle exclut la contrainte, car Dieu a donné à chacun le libre arbitre, et il ne veut forcer personne, mais seulement il propose, invite et conseille (3e Legs 8-10).
Chacune doit être appréciée…aimée (Av Prol 10) et comprise (Av 4,12) selon sa condition, son tempérament et sa situation (2e Legs 3) ; réconfortée et encouragée (Av 5,2) selon les lieux et le temps… et suivant ses besoins (Av 2,7) spirituels et temporels (Av 4, 1). Chacune est invitée à développer sa propre personnalité et à grandir, car celles qui vous paraissent les plus insignifiantes et les plus dépourvues, peuvent devenir les plus généreuses (Av8, 3-4).

2. Dialogue et participation
La conception du gouvernement d’Angèle est étonnamment proche de ce que nous vivons aujourd’hui. Elle avait dit aux supérieures locales : Vous connaîtrez que je suis votre fidèle amie (Dern. Av. 25), et comme une véritable amie, elle a partagé avec ses collaboratrices son expérience, ses connaissances et ses responsabilités.
Gabriel Cozzano en donne un bel exemple, lorsqu’il rappelle comment Angèle a préparé la rédaction de sa Règle : Ce qu’elle enseignait aux autres, elle leur donnait l’occasion de la pratiquer. Ensuite elle les consultait et les encourageait à agir en conséquence ; finalement, elle disait que ce n’était pas elle seule, mais ses filles qui l’avaient fait ensemble avec elle.
Cet exemple révèle combien Angèle était une femme de dialogue qui communiquait avec ses sœurs. Dès lors, il n’est pas surprenant que dans ses Ecrits elle demandait aux Colonelles et aux Matrones de faire de même.
Angèle leur propose la communication et le dialogue dans leurs relations avec les familles, avec les sœurs et avec les supérieures : Avant d’entrer dans la Compagnie, la jeune fille devait demander le consentement de ses parents, et les gouvernantes et les gouverneurs de la Compagnie pourront, eux aussi, parler avec eux (R. 1,7). Il était important que les supérieures visitent les familles et les connaissent, non seulement pour de créer de bonnes relations avec elles, mais aussi pour apprendre d’elles ce qui concernait la candidate et pour les éclairer sur les exigences de la vie dans la Compagnie.
Angèle a aussi encouragé le dialogue entre les sœurs elles-mêmes. Vivant séparément, il était important de se retrouver lors de réunions, pour que, de cette façon, elles puissent se retrouver ensemble, comme des sœurs très chères, et s’entretenant ainsi ensemble de choses spirituelles, se réjouir et s’encourager ensemble (cf. Test. 8, 12,3-5).
En outre, elle invite les membres de la Compagnie à dialoguer avec leurs supérieures, surtout si les sœurs rencontrent des obstacles dans leur milieu : si leurs mères ou d’autres de leurs supérieurs séculiers voulaient les induire à ces périls ou bien les empêcher de jeûner, de prier, de se confesser ou de faire quelque autre sorte de bien, qu’elles en réfèrent tout de suite aux gouvernantes de la Compagnie, afin que celles-ci y pourvoient. (R 3, 8-10).
Surtout, Angèle s’attend à ce que de leur côté les supérieures locales dialoguent avec leurs sœurs, lors de leurs visites fréquentes auprès d’elles, afin de les réconforter et de les aider si elles se trouvaient dans quelque situation de discorde ou dans quelque autre tribulation, aussi bien de corps que d’esprit (R 11, 9).
Lors de leurs visites aux sœurs les Colonelles sont invitées à tenir compte de leur état d’esprit lorsqu’elles leur donnent des conseils : Si vous en voyez une pusillanime et timide, et portée à l’abattement, réconfortez-la, inspirez-lui courage, promettez-lui le bienfait de la miséricorde de Dieu, dilatez son cœur par toutes sortes de consolations, ou, au contraire, si vous en voyez une autre présomptueuse, à la conscience large, peu timorée, à celle-là inspirez de la crainte, et rappelez-lui la rigueur de la justice de Dieu. ((Av. 2,8-9).
Angèle s’attend aussi que les supérieures locales dialoguent avec les Gouvernantes de la Compagnie et pourvoient avec elles au bien de leurs sœurs : Si vous ne pouvez vous-mêmes y pourvoir, recourez aux mères principales et vite, et sans aucune hésitation, exposez-leur les besoins de vos brebis (Av. 4, 3).

Pour Angèle, le dialogue ne suffit pas : Elle recommande aussi aux supérieures de vivre une vraie collaboration et participation.
Comme Jésus a partagé son autorité avec ses disciples, Angèle la partage avec les supérieures : Puisque je suis maintenant sur le point de quitter cette vie, je vous laisse à ma place comme mes héritières (Test. Prol. 28-29) Elle les invite à adopter les attitudes qui furent les siennes :
C’est aux Colonelles, et donc aux supérieures locales et formatrices, qu’elle donne le conseil précis d’être liée l’une à l’autre par le lien de la charité, vous estimant, vous aidant, vous supportant en Jésus-Christ (Dern. Av. 2). Aux Matrones elle demande de partager leurs responsabilités avec les Colonelles : Faites en sorte de vous réunir toutes avec les colonelles, deux, ou tout au moins une fois par mois, pour ensemble échanger vos vues et faire un bon examen de gouvernement. Et surtout à propos de ce que les colonelles vous diront sur la conduite de vos chères enfants et sur leurs nécessités et besoins, tant spirituels que matériels. Et pourvoir à toute chose selon que l’Esprit Saint vous inspirera. (Av. 7, 1-7)

D’une manière très actuelle, Angèle précise ainsi les différentes étapes à suivre ensemble :

  • Information mutuelle,
  • Evaluation en commun,
  • Décisions à prendre ensemble selon les besoins.

Dans la pensée d’Angèle, même des conseils provenant de personnes extérieures, qui ne sont pas membres de la Compagnie, ne sont pas à négliger : En cas de difficultés importantes, qu’on veuille bien convoquer aussi les quatre hommes, afin que tous ensemble collaborent pour y porter remède. (R 11, 14).
Les recommandations d’Angèle sont d’autant plus surprenantes que son époque n’était pas particulièrement propice au dialogue et à la collaboration. Son intuition et sa vision claire des choses proviennent d’une prise de conscience profonde de l’amour de Jésus Christ pour ses disciples. Il a confiance en eux, car Il partage avec eux et sa mission et sa puissance. Ainsi, Angèle exprime sa confiance en ses déléguées, leur confiant sa mission et leur recommandant des manières évangéliques de la pratiquer.

3. Dynamisme créatif
Ce dynamisme, Angèle en fait preuve surtout dans la réalisation de sa mission : la fondation de la Compagnie de Sainte Ursule. Elle innove, à partir des besoins et des appels qu’elle perçoit autour d’elle :
Les Ordres religieux sont souvent décadents : elle va proposer une vie de consécration dans le monde, mais avec des règles et des structures semblables à celles de la vie religieuse.
La femme est souvent minorisée, sous l’autorité d’un père ou d’un mari, la congrégation religieuse sous l’autorité d’une branche masculine. Elle va donner à son Institut un gouvernement féminin, en écrivant une Règle pour des femmes. Ajoutons que seule la veuve, héritière de son mari, avait des droits reconnus : elle administrait ses biens librement et jouissait d’une pleine autorité dans sa mission. Angèle va donc confier le bien et l’organisation temporelle de la Compagnie à des veuves.
Angèle va collaborer avec des laïcs, en établissant un groupe d’hommes chargés de la protection légale et juridique des membres de la Compagnie. Ce sont eux qui doivent intervenir si l’une ne reçoit pas son salaire, l’autre l’héritage auquel elle a droit.
Sa Compagnie, dit-elle, devait durer jusqu’à la fin des temps. Angèle avait confié une fois à Cozzano : Plût au Ciel que le monde entier vienne sous cette Règle (Cozzano, Ep. Confort. 963v). Avait-elle prévu l’internationalité de son œuvre ? Peut-être. En tout cas, elle la souhaitait. Elle sut donner à ses filles des conseils d’adaptation, fondée sur la prière, la consultation, la réflexion. Elle ne craignait pas les changements, les évolutions de son œuvre. Tout cela n’était-il pas dans le plan de Dieu, fruit de l’Esprit-Saint ? Ainsi, son œuvre a su s’adapter avec le temps.

Conclusion

L’évolution de l’œuvre d’Angèle peut être comparée à une rose : d’abord en bouton, la rose laisse peu à peu chaque pétale se détacher, formant ainsi une couronne qui s’épanouit vers le ciel.
Le charisme initial d’Angèle, celui d’une épouse aimante du Fils de Dieu a été vécu à l’origine par des centaines de ses filles, membres de la Compagnie de Sainte Ursule. Tel fut d’ailleurs l’objectif de la fondation : Le préambule d’une ancienne Règle manuscrite, attribué à Angèle et rapporté par Doneda l’explicitait : "Nous avons institué une petite règle pour celles qui voudraient servir Dieu dans la virginité ou le veuvage " (Doneda 48).

Vers 1560, donc vingt ans après la mort d’Angèle, un pétale se détache et s’épanouit, celui de la catéchèse. Répondant à la fois au désir d’Angèle d’offrir sa vie, si nécessaire, pour éclairer ces misérables créatures qui ne te connaissent pas (R 5, 31), et obéissant à la règle d’adaptation donnée par la fondatrice, les Ursulines de Brescia et de Milan se sont adonnées avec ferveur à la catéchèse paroissiale. Cet enseignement est rapidement accompagné d’une formation humaine - lecture, écriture, calcul - car les Ursulines se rendent compte que la foi doit se greffer sur une formation intégrale de la personne humaine.

Vers l’année 1585, un nouveau pétale se forme, fondé, lui aussi sur un désir véhément de Sainte Angèle, celui de vivre dans l’unité et la communion, à la suite du Christ qui avait prié pour que Tous soient un. : Leur désir d’une plus grande union conduit les Ursulines à une vie communautaire institutionnalisée. Elle était déjà sous-jacente dans les Écrits d’Angèle et dans la pratique de ses premières filles, qui vivent de plus en plus insieme leur désir d’union.

Pour répondre aux désirs de l’Église après le Concile de Trente, les communautés d’Ursulines se transforment en monastères, tout en gardant un équilibre entre vie contemplative et vie active. Angèle n’avait-elle pas recommandé le double amour : amour de Dieu et amour des âmes dans la fidélité à la voix de l’Église ? Ce nouveau pétale allait durer trois siècles et harmoniser dans le cœur des Ursulines leur désir intense d’assumer les intérêts de leur Époux, Rédempteur et Sauveur de toute l’humanité. Ces grandes priantes sont aussi des apôtres. Marie de l’Incarnation, la première, suivie de beaucoup d’autres Ursulines, n’a pas hésité à quitter sa patrie pour éduquer à la foi des milliers de jeunes et d’adultes.

Au début du 20e siècle un nouveau pétale se détache, celui du regroupement des monastères d’Ursulines en notre Union Romaine. Ensuite, le Concile Vatican II a fait éclore un autre pétale : Pour répondre aux besoins d’un monde en pleine évolution, les Ursulines ont entendu et suivi de nouveaux appels vers une éducation au sens large : une proximité plus grande avec ceux qui nous entourent, une réponse à la soif d’absolu qui imprègne tant de cœurs de nos contemporains, un besoin d’aider les plus pauvres et d’être des messagères de paix dans notre entourage.

Aujourd’hui, nous devinons la lente éclosion d’un nouveau pétale, dont nous ne connaissons pas encore la forme. Mais nous sentons un besoin de plus en plus pressant à plus d’intériorité et à des relations chaleureuses d’entraide et de réciprocité... proximité avec le Seigneur, proximité avec les autres. Et toujours les conseils d’Angèle nous ramènent à notre source de vraies et virginales épouses du Fils de Dieu (R Prol 7) et nous exhortent à rester ouvertes, pour que les pétales de notre vie continuent à s’épanouir : Soyez toujours attentives, le cœur large et plein de désir (R Prol 32).

Marie Seynaeve
Ursuline de l’Union Romaine

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